Les notes secrètes de la DGSE présentées par Gérard Davet et Hervé Gattegno dans LE MONDE 27.07.06 me réveillent. Cet épisode 'politicambolesque' m'avait exaspéré tout d'abord, et j'avais préféré faire la sourde oreille pour échapper aux redondances entendues jusqu'à la nausée, des 'infos'. Ces leitmotifs, tous issus des mêmes sources, provoquent une fausse surabondance de l''Info' ( au sens de
pleonasmos) qui finit par nous désinformer.
Plus tard quand le temps de l'enquète a été respecté, tout peut devenir plus clair ... Aujourd'hui l'article ci-dessous et rapporté in extenso, apporte de l'eau à mon moulin...
" On croyait tout savoir d'Imad Lahoud, cet informaticien-mathématicien fortement suspecté, dans le dossier Clearstream, d'avoir trafiqué les listings de comptes bancaires. Mais, à la lecture des documents confidentiels de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), récemment déclassifiés par le ministère de la défense, on découvre nombre d'aspects inédits de l'affaire, en particulier la relation entre Jean-Louis Gergorin, l'ancien vice-président d'EADS - le "corbeau" du juge Renaud Van Ruymbeke - et Imad Lahoud.
Il s'agit de sept rapports d'entretiens, entre Imad Lahoud et son officier traitant (OT), dénommé "Antoine". L'informaticien, lui, hérite d'un pseudo : "Typhose", du nom de cette maladie qui contamine principalement la volaille.
Le 3 février 2003 a lieu la première rencontre.
Imad Lahoud sort de prison, mais son profil intéresse la DGSE. Alors qu'il travaillait dans le secteur bancaire, M. Lahoud a oeuvré pour la famille Ben Laden. Il assure ainsi à son officier traitant qu'il "générait" 50 millions de dollars par an pour Oussama Ben Laden.
Il aurait rencontré le leader d'Al-Qaida à trois reprises, à Beyrouth, à partir de l'automne 1993, et aurait réalisé des missions d'audit pour son compte. Il détiendrait encore des documents, mis à l'abri au Liban, dont cinq feuillets de listings de comptes nominatifs d'Oussama Ben Laden. Il compte sur la logistique de la DGSE pour récupérer ces documents, d'autant que son contrôle judiciaire lui interdit de voyager.
L'informaticien souhaite obtenir un statut de contractuel pour le compte des services secrets. Lors de ce mois de février, il rencontre à quatre reprises au moins son contact. Qui finit par rédiger une note, le 24 février, dans laquelle il consigne ses impressions. "Il apparaît clairement que l'objectif d'Imad Lahoud était d'obtenir une caution plus que morale du service", relate l'officier. Il souligne le côté "manipulateur" d'Imad Lahoud. Et précise : "Il est difficilement contrôlable."
"Typhose" s'emploie à satisfaire la DGSE. Il prend rendez-vous avec l'écrivain Denis Robert, le 26 février 2003, afin d'avoir accès à des listings Clearstream dont il jure avoir besoin pour retracer les mouvements financiers sur le compte de Ben Laden. Il s'invente un nouveau pseudo : "Edouard Breton".
A la même époque, il fait la connaissance de Jean-Louis Gergorin, qui lui propose un contrat de consultant pour 4 000 euros mensuels. L'industriel lui déclare bien connaître Dominique de Villepin. Il lui dit s'intéresser à la place financière de Zoug (Suisse), plaque tournante selon lui des mafias ukrainiennes et serbes.
Dès le 26 février 2003, dans une note, "Antoine" sent venir les ennuis. "L'intervention de Jean-Louis Gergorin perturbe une relation naissante, écrit-il, l'intéressé pourrait devenir très rapidement le nouveau protecteur d'Imad Lahoud." L'officier s'émeut aussi du comportement de "Typhose", trop sûr de lui et maladroit. Il utilise ainsi un pseudo, mais donne son vrai numéro de téléphone...
Conclusion de l'officier : "L'intervention de Jean-Louis Gergorin complique (la situation) et pourrait aller jusqu'à la compromettre s'il implique Imad Lahoud dans les projets aussi délicats que douteux qu'il lui a présentés."
Boulevard Mortier, on commence à prendre ses distances avec l'informaticien. Les services secrets insistent auprès d'Imad Lahoud : surtout, se montrer discret avec Jean-Louis Gergorin. Le vice-président d'EADS ne cesse d'abreuver son nouveau consultant de missions secrètes. La dernière en date : retrouver des délits d'initiés commis aux USA, lors de spéculations sur les titres d'American Airlines, avant le 11 septembre 2001.
Le 27 février, Imad Lahoud remet deux CD-ROM contenant les comptes Clearstream obtenus chez Denis Robert. Aucun paiement n'est effectué, si l'on en croit les notes de la DGSE. De son côté, Imad Lahoud réclame une copie des CD-ROM. Qu'il n'obtient pas.
Le 28 février, il signe son contrat auprès d'EADS. Son frère, Marwan Lahoud, haut responsable chez EADS, lui indique qu'il ne veut surtout pas savoir ce qu'il va faire pour le compte de Jean-Louis Gergorin.
Les 6, 7 et 12 mars, Imad Lahoud revoit l'officier de la DGSE. Il lui remet un rapport de neuf pages sur les mécanismes de financement d'Oussama Ben Laden, réclame une carte Orange deux zones et un téléphone portable avec un abonnement international. Depuis quelques semaines, la DGSE tente de mettre la main sur les documents que l'informaticien aurait laissés au Liban. En pure perte. "Typhose" lui confie que Jean-Louis Gergorin aurait "évoqué à au moins deux ou trois reprises la situation judiciaire dans laquelle il se trouve, ainsi que son beau-père, avec Dominique de Villepin".
Le 24 mars, "Antoine" consigne : ""Typhose" est un mercenaire, un affairiste, qui escompte faire du renseignement comme il intervenait sur les marchés financiers, brutalement, avec un gain immédiat." Les deux hommes se revoient en avril, l'officier indique à son contact que la DGSE a l'impression d'avoir été "trompée". Et il a ce jugement, le 17 avril, dans un rapport : ""Typhose" est un irresponsable, naïf ou inconscient." Il n'imagine pas que sa source restera sur un échec. La DGSE s'attend à une nouvelle initiative de "Typhose" et s'interroge : "Mais avec quelle caution, Jean-Louis Gergorin ? Et sur quel registre ? Criminalité organisée ?"
En mai, Imad Lahoud fait de nouveau savoir qu'il souhaite récupérer les CD-ROM des comptes Clearstream. La DGSE refuse net. Imad Lahoud travaille plus que jamais pour Jean-Louis Gergorin. Juste avant l'assemblée générale du groupe Lagardère, l'industriel lui demande d'enquêter sur des manoeuvres de déstabilisation fomentées par les Américains.
Lors de ses recherches, "Typhose" tombe, dit-il, sur les références de comptes bancaires en Suisse d'Alain Gomez, l'ex-patron de Thomson-CSF, et de Pierre Martinez, l'un de ses proches. Ceux-là mêmes que l'on retrouvera sur les premiers listings Clearstream envoyés par le corbeau au juge Van Ruymbeke, quelques mois plus tard. Jean-Louis Gergorin aurait exigé qu'il les lui communique, Imad Lahoud aurait refusé.
Puis, "Typhose" s'excuse, assure qu'il n'a pas voulu abuser la DGSE. Trop tard. "Antoine" a une certitude : il n'est plus question de poursuivre sa "collaboration" avec l'informaticien. Si les documents liés à Ben Laden ont bien existé, il est impossible de les récupérer. Autant cesser tout contact avec sa "source" si peu fiable. Dans une note du 3 juin, la DGSE craint, à propos du travail effectué chez EADS par Imad Lahoud, "que l'on s'achemine vers des manipulations financières moins ciblées sur la défense du groupe (Lagardère) mais plus offensives".
Le 2 juillet, la rupture est consommée. La DGSE récupère son téléphone portable. "Typhose" restera impliqué" dans le domaine des "opérations d'influence", assure "Antoine", qui semble persuadé que son contact refera parler de lui, un jour ou l'autre. "