- L'amer pour rentrer au port -

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jeudi 18 octobre 2012

Anachorète au septentrion

DANS LES FORÊTS DE SIBÉRIE
La belle écriture de Sylvain TESSON nous taquine constamment avec aussi l'aide d'une intéressante bibliothèque de voyage. L'âme Russe - l'idée que je m'en suis faite à travers la littérature - vibre. J'ai mordu au fil de ses mots dans sa recherche, d'une certaine liberté vis à vis du temps que l'on ne compte plus et, de l'espace ouvert des grands  silences de la nature, avec la protection d'une Cabane des Cèdres du Nord, de ses voisins du bord du Lac Baïkal, de ses deux chiots Aïka et Bêk. J'ai découvert le 'Pofigisme' qui pointe son nez page 257 ... L'Anaïs, elle, aurait dit " Et p'is quoi ? "
 "En Russie, pour signifier qu'on s'en fout, on dit "mnie po figou". Et on appelle "pofigisme" l'accueil résigné de toute chose ... Le pofigisme n'emprunte ni à la résignation des stoïciens ni au détachement des bouddhistes.."
 
Winter on Lake Baikal Photograph: Olivier Renck/Getty
  
Sources Photos de  Thomas Goisque

Mots :
  • accore (p.221) : relatif à une pente profonde et escarpée en bordure de côte marine
  • ensellement (p.234) : abaissement d'un relief entre deux hauteurs
  • zek : condamné d'un camp sibérien durant le communisme
  • rupicole (p.173): passereau ou "coq de roche"
  • fuligule et harle (p.192) : 2 types de canard
  • kacha : plat populaire à base de bouillie de sarrasin (j'aimais bien ceux que Barbara G. préparait)
  • hiérophanie : concept qui signifie que quelque chose de sacré se manifeste à nous.
  • satori : signifie littéralement « compréhension » et désigne l'éveil spirituel du bouddhisme zen.
  • hubris (ou hybris plus souvent utilisé) : notion grecque que l'on peut traduire par démesure.
  • gloubina : mot russe pour profondeur.
  • athanor : fourneau ou alambic (un mot pour pharmacien !)
  • ataman (p.249) titre porté par les chefs cosaques
  • ripi- : en rapport d'eaux douces; ripicole : vivant sur le bord d'eaux douces; ripisylve : forêt au bord des lacs.
  • hiloire : bordure d'un panneau empêchant l'eau de pénétrer dans un navire.
Le lac Baïkal, situé au sud-est de la Sibérie, il s'étend sur 636 km en longueur par 79 km en largeur, avec un superficie de 31,722 km². C'est le lac le plus ancien (25 millions d’années) et le plus profond (jusqu’à 1.642 m) du monde. Il contient la plus grande réserve d'eau douce mondiale (23.400 km 3 ) ce qui représente 20% de l’eau douce non gelée disponible sur la planète. Le lac Baïkal abrite entre 1.500 et 1.800 espèces animales dont les petits crustacés endémiques appelés, Epischura Baïkalensis, qui jouent un rôle très important dans l'épuration de ses eaux. Il est classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1996.
Phrases choisies :
- "Les hommes qui ressentent doulooureusement la fuite du temps ne supportent pas la sédenarité." p.193
- "On ne se lasse pas de la splendeur, vieux principe de sédentarité." p.194
- "La lumière nuance la beauté, la métamorphose"
- "Volume après volume, on se contente de reconnaître la formulation de pensées dont on murissait l'intuition." p.248
Je suis assez d'accord avec Sylvain Tesson, la faculté d'oublier ce que l'on a lu permet de se libérer du carguant des références, "permet de rayonner et d'appréhender la substance des choses."
grasse matinée : "l'oubli dans le sommeil"

mercredi 4 juillet 2012

Le Grand Coeur


Je lis avec bonheur "Le Grand Coeur" de Jean-Christophe RUFIN.
page 252 :
"Nous sommes humains 
parce que nous avons accès à ce qui n'existe pas." 
Sa phrase est à méditer profondément. C'est à propos du RÊVE qu'il la formule après ces 2 phrases à la fin du deuxième paragraphe de cette page : "Ce quelque chose, je le reconnaissais : c'était l'immense domaine du rêve. L'humanité tient de lui sa noblesse. ... "  Elle me plait et résume bien ce que je pense aussi ... 
de l'ART !

jeudi 19 janvier 2012

Le poids du papillon

Il peso della farfalla : Le poids du papillon
Erri de Luca nous livre, avec une force évocatrice digne de Giono, quelques secrets de la Montagne - Qu'elle est belle - Le livre est court, on voudrait que sa lecture dure longtemps et qu'on ait pas à le refermer.
" L'été, les étoiles tombaient comme des miettes, brûlaient en vol pour s'éteindre dans les champs. Alors il s'approchait de celles qui étaient tombés près de lui pour les lécher. Le roi goûtait le sel des étoiles."

vendredi 28 octobre 2011

Boris VIAN au cor à gidouille

« Peu reconnu de son vivant (1920-1959), Boris Vian est découvert de façon posthume, quand Jean-Jacques Pauvert réédite L’Écume des jours en 1963. La postérité, fascinée par cet homme toujours jeune, créateur d’une langue originale et d’un univers foisonnant, en fait une légende. Jazz, théâtre, prose, poésie, traductions, chansons, peinture… Cette exposition réunit les multiples facettes de son oeuvre afin d’en dégager l’unité et la richesse. Diplômé de l’École centrale, Boris Vian n’exerce son métier d’ingénieur que quelques années et préfère se consacrer à l’écriture. Sous son pseudonyme Vernon Sullivan, il rédige J’irai cracher sur vos tombes, dans le style des romans noirs américains, en se faisant passer pour le traducteur. Bien que l’ouvrage, jugé scandaleux, soit censuré, trois autres titres de Vernon Sullivan voient le jour jusqu’en 1950. L’image de l’écrivain en pâtit : après L’Écume des jours, les romans signés de son véritable nom passent inaperçus. En 1953, devant l’échec de L’Arrache-coeur, il se détourne de l’écriture romanesque au profit de la chanson, en tant que parolier, chanteur et directeur artistique chez Philips. Il crée également pour le théâtre et le cabaret. L’exposition emmène le visiteur sur les traces de Boris Vian, de Saint-Germain-des-Prés au Collège de Pataphysique, des clubs de jazz aux cafés fréquentés par les intellectuels engagés comme Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. »
Boris Vian et son « cor à gidouille », Paris, 11 octobre 1958 © Photo Ingi Paris / akg-images Boris Vian et son « cor à gidouille », Paris, 11 octobre 1958 © Photo Ingi Paris / akg-images

dimanche 23 octobre 2011

Etgar Keret

***
Dans les 38 nouvelles rassemblées sous le titre "Au pays des mensonges", Etgar Keret nous emmène dans un monde qui semble d'abord fantasque mais qui ensuite parait beaucoup plus pertinent après avoir changer de point de vue. Sa façon d'appréhender la réalité est désopilante hors de la manière habituelle de raconter les faits et que l'on utilise finalement pour s'auto-sécuriser. J'ai pensé à Boris Vian ...
Lorsque je suis allé à Tel Aviv, un peu par hasard et surtout par amitié, je me souviens avoir été aussi déstabilisé étrangement un peu comme dans ces histoires. L'air du temps n'y est pas comme ailleurs. La movida apparente glisse sur un zinc d'inquiètude enfouie et intime qui moule le destin de chacun. Ici l'Occident n'est qu'une résurgence en plein coeur d'Orient, du flot qui imbibe nous autres, installés confortablement dans nos frontières historiques. Il est exotique et différent.
En prenant le contre-pied et en allant à contre-courant, on peut découvrir un autre sens à la vie ... "au pays des surprises" ...

samedi 24 juillet 2010

Le goût des pépins de pomme

J'ai beaucoup aimé le roman de Katharina Hagena "Le goût des pépins de pomme".

Située dans en Allemagne septentrionale, la maison de Bertha devient un des personnages centraux du roman. Son évocation devient presqu'exotique à travers la description d'Iris, le personnage narrateur. Grâce à des artifices originaux et ingénieux, les groseilles endeuillées à l'éclat blanc ou les Boscops qui mûrissent en été, elle nous transporte étrangement dans un monde allègre et délicat chargé de souvenirs banaux et domestiques. La mémoire et les souvenirs, peu à peu, deviennent le thème fort de ce roman.
J'aime ces trouvailles au goût de maxime évidente :
"Lorsqu'on perd la mémoire, le temps passe d'abord beaucoup trop vite, ensuite plus du tout." (p.83)
"J'en déduisis que l'oubli n'est pas seulement une forme de souvenir, mais que le souvenir est aussi une forme de l'oubli" (p.178)
"La vérité est proche parente de l'oubli, ..." (p.203)
Nous nous acharnons tout au long de notre vie à faire en sorte que l'étincelle de notre vision de notre monde, semble aussi puissante et pérenne que les plus grands soleils de l'Univers. Et pourtant toute cette manigance sombre toujours dans les failles de l'oubli. L'écriture peut paraître un moyen d'échapper à la règle. Je voudrais tant écrire ... et ne rien oublier! Pour l'instant, ma page demeure blanche! Pour toujours? ... Le monde des écrivains me semble si inaccessible.
Vivent les écrivains.

mercredi 6 janvier 2010

Propositions pour l'orthographe

Elles datent de 1990 !
Après vingt ans, peut-être faudrait-il enfin
s'appliquer à perdre quelques habitudes que l'on a eues tant du mal à prendre! ~~~
Les propositions de graphie simplifiée, selon la «rectification» de l'orthographe de 1990 initiée par la Délégation générale à la langue française (DGLF), ont été rapidement validées par l'Académie Française, comme «variante correcte», mais ne sont apparues dans les programmes qu'en juin 2008. Et elles demeurent encore très ignorées! Il n'y a eu que très peu de communication dans la presse et dans les médias, alors qu'ils écrivent beaucoup et parlent tout autant, bien souvent pour ne rien dire d'intéressant...!
1. Les numéraux Les numéraux sont liés par un trait d’union. ex: cent un/cent-un
2. Les mots composés
2.1 On observe une tendance à la soudure des mots composés d’usage courant. ex: auto-école/autoécole
2.2 Les mots composés prennent la marque du pluriel sur l’élément final, sur le modèle du mot simple. ex: un compte-gouttes, des compte-gouttes/un compte-goutte, des compte-gouttes
3. L’accentuation
3.1 On introduit l’accent aigu sur le e prononcé fermé. ex: assener/asséner
3.2 On remplace l’accent aigu par l’accent grave sur le e prononcé ouvert. ex: céder, céderai/cèderai ; événement/évènement
3.3 Les verbes en -eler/-eter et leurs dérivés s’écrivent avec l’accent grave et une consonne simple comme les verbes de même formation. ex: amonceler, j’amoncelle, amoncellement/j’amoncèle, amoncèlement sur le modèle de celer, cèle ; étiqueter, j’étiquette/j’étiquète sur le modèle de acheter, j’achète
3.4 L’accent circonflexe est supprimé sur le i et le u. ex: î/i, û/u, aî/ai, oî/oi, oû/ou, aoû/aou ; île/ile, flûte/flute, connaître/connaitre, accroître/accroitre, goût/gout, août/aout
3.5 Le tréma est placé sur le u prononcé. ex: aiguë/aigüe ; ambiguïté/ambigüité
4. L’invariabilité du participe passé
Le participe passé de laisser suivi d’un infinitif est invariable. ex: elle s’est laissée féliciter/elle s’est laissé féliciter
5. Les mots d’emprunt
Les mots d’emprunt, issus du grec ou du latin ou de langues vivantes étrangères, suivent les règles d’écriture du français. ex: a priori/à priori
5.1 On observe une tendance à la soudure des mots d’emprunt d’usage courant. ex: cow-boy/cowboy ; week-end/weekend
5.2 On observe une tendance à la francisation des graphèmes. ex: gas-oil, gasoil/gazole ; referendum/référendum; un torero, une torera/un toréro, une toréra ; un supporter/un supporteur, une supportrice
5.3 Les mots d’emprunt suivent la règle de formation du pluriel des mots français. ex: un média/des médias ; un jazzman, des jazzmen/un jazzman, des jazzmans ; un squatter/un squatteur, des squatteurs ; un week-end/un weekend, des weekends
6. Les familles désaccordées
Pour plus de cohérence, on tend à régulariser les familles désaccordées. ex: chariot/charriot d’après charrier, charrette
d'après la deuxième page du rapport de la DGLF
- son Dictionnaire (volume 1 : de A à Enzyme; volume 2 : de Eocène à Mappemonde, édition de 1992); le troisième tome, «P» à «r», est attendu en 2010.

mercredi 17 juin 2009

Tarzan

« Tarzan pensait à la fragilité de la frontière entre le primitif et le civilisé »
L'exposition du quai Branly présente, du 16 juin au 27 septembre 2009, le héros mythique de Edgar Rice Burroughs devenu étrangement beaucoup plus populaire que son père littéraire, grâce au cinéma et la BD. Avec Ivanohe et Zorro, ils formaient le TRIO de héros de mon enfance.
Maintenant que l'enfance est loin, à l'époque je ne connaissais rien de E. R. Burroughs..., j'ose présenter un dessin salace particulièrement drôle qui laisse imaginer l'origine de son cri phénoménal! Le montage fait très habilement un clin d'oeil à l'auteur du personnage ... et lui rend un 'hommage' à la hauteur.

mercredi 12 novembre 2008

Chant de Liberté

Dans son interview que j'ai visionée dans Le Figaro, j'ai été séduit par l'éloquence indo-persane d'Atiq Rahimi qui a été honoré par le jury du Goncourt. J'ai envie de dire que le Goncourt s'est honoré en attribuant ce prix à Atiq Rahimi, dans un engagement politique plutôt qu'un signal littéraire?
Rahimi raconte l'histoire d'une femme qui veille son mari. Devant son corps réduit à l'état végétatif à cause d'une balle qui s'est logée dans sa nuque, elle parle, se libère de l'oppression conjugale, sociale et religieuse traditionnelle afghane, de la même façon que devant ''Syngué sabour'' la pierre noire magique à laquelle les afghans confient leur détresse.
Pour ATIQ RAHIMI, le français lui a permis de s'exprimer plus librement, "un chant de liberté" (sic), pour raconter cette histoire qui doit rester comme "une balle dans la nuque de l'intolérance".
«Syngué sabour», première page Quelque part en Afghanistan ou ailleurs La chambre est petite. Rectangulaire. Elle est étouffante malgré ses murs clairs, couleur cyan, et ses deux rideaux aux motifs d'oiseaux migrateurs figés dans leur élan sur un ciel jaune et bleu. Troués ça et là, ils laissent pénétrer les rayons du soleil pour finir sur les rayures éteintes d'un kilim. Au fond de la chambre, il y a un autre rideau. Vert. Sans motif aucun. Il cache une porte condamnée. Ou un débarras. La chambre est vide. Vide de tout ornement. Sauf sur le mur qui sépare les deux fenêtres où on a accroché un petit kandjar et, au-dessus du kandjar, une photo, celle d'un homme moustachu. Il a peut-être trente ans. Cheveux bouclés. Visage carré, tenu entre parenthèses par deux favoris, taillés avec soin. Ses yeux noirs brillent. Ils sont petits, séparés par un nez en bec d'aigle. L'homme ne rit pas, cependant il a l'air de quelqu'un qui refrène son rire. Cela lui donne une mine étrange, celle d'un homme qui, de l'intérieur, se moque de celui qui le regarde. La photo est en noir et blanc, coloriée artisanalement avec des teintes fades. Face à cette photo, au pied d'un mur, le même homme, plus âgé maintenant, est allongé sur un matelas rouge à même le sol. Il porte une barbe. Poivre et sel. Il a maigri. Trop. Il ne lui reste que la peau. Pâle. Pleine de rides. Son nez ressemble de plus en plus au bec d'un aigle. Il ne rit toujours pas. Et il a encore cet étrange air moqueur. Sa bouche est entrouverte. Ses yeux, encore plus petits, sont enfoncés dans leurs orbites. Son regard est accroché au plafond, parmi les poutres apparentes, noircies et pourrissantes. Ses bras, inertes, sont étendus le long de son corps. Sous sa peau diaphane, ses veines comme des vers essoufflés s'entrelacent avec les os saillants de sa carcasse. Au poignet gauche, il porte une montre mécanique, et à l'annulaire une alliance en or. Dans le creux de son bras droit, un cathéter perfuse un liquide incolore provenant d'une poche en plastique suspendue au mur, juste au-dessus de sa tête. Le reste de son corps est couvert par une longue chemise bleue, brodée au col et aux manches. Ses jambes, raides comme deux piquets, sont enfouies sous un drap blanc, sale. ©P.O.L

samedi 9 août 2008

Ponctuation

Hier, j‘ai fait mon petit tour pélerinesque au café CapLan. L‘accueil est toujours aussi sympathique dans ce tout petit monde anachronique. J’ai repéré un titre « La ponctuation » d’Olivier Houdart et Sylvie Prioul qui m’a tout de suite donné envie de l’acheter. Chose faite, j’ai tout de suite dévoré en 3 jours « les chapitres très édifiants.

jeudi 19 juin 2008

Le huitième prophète

Le site de Gallimard consacré au livre vaut le détour! Cliquez sur le titre...

Comme beaucoup, je l'imagine, on ne peut qu'adorer cette épopée picaresque qui conduit Amros, un personnage celte très sympathique, dans une odyssée initiatique qui s'égraine comme un conte philosophique. A la poursuite d'une très fascinante Pierre qui deviendrait presque philosophale, Amros rencontre 7 sommités du VIième siècle avant J.C.:
- Pythagore, Zaroastre, Confucius, Lao-tseu, Bouddha, Zacharie et Héraclite - Ces pierres angurales de la construction de la Pensée Humaine sont (quasi)tous étrangement contemporains. Franz-Olivier Giesbert les rassemble sous une même bannière : les sept prophètes.
Amros le Celte et nous lecteurs aussi, on embarque dans la trière de Straclès le grec vers les antiques pays méditerranéens des Grecs, Etrusques, Cavares, Ligures, Lydiens, Tricastins ou Allobroges. Cette croisière n'est pas de tout repos, elle se poursuit, rocambolesque, loin vers l'Orient au delà du royaume de Gandhar par l'Indus, le Fleuve Bleu et le Gange jusqu'à la vallée de Barupuri. On devient avide de connaître la Vérité, peu importe la Pierre. Et avec le puissant et beau Amros, comme Candide de Voltaire, on est ravi d'apprendre encore une fois qu'il n'est pas de Bonheur sans cultiver son propre jardin...
Franz-Olivier Giesbert, très inventif pour faire basculer des termes un tantinet vieillots en trouvailles de langage idoines quand il décrit des épisodes crus de façon élégante et forte de ses inventions, habile avec ses aphorisme d'à propos tel «La culpabilité est le meilleur allié de l'amour», très nuancé dans ses descriptions de la Nature, de l'Eau et du Vent, rend son conte enchanteur.

dimanche 1 juin 2008

L'Héritage des Templiers

J'ai lu avec beaucoup de bonheur ce chouet' bouquin de Steve Berry. Les personnages sont attachants et l'intrigue très intéressante. On voudrait bien croire à la pérennité de ce mythe si fort...
Synopsis:
1118 : Jérusalem, Terre sainte. Neuf chevaliers créent un ordre militaire, les «Pauvres Chevaliers du Christ». Le roi Baudoin II de Jérusalem leur cède pour résidence une partie de son palais, bâti sur les ruines du Temple de Salomon. Ils deviennent les «chevaliers du Temple», puis les «Templiers».
1307 : Jacques de Molay, le grand maître de l'ordre des Templiers, est arrêté sur ordre de Philippe le Bel et livré à l'Inquisition. Il garde le silence sur le déjà célèbre trésor des Templiers.
2006 : Cotton Malone, ex-agent du département de la Justice américaine, et son amie Stéphanie Nelle entrent en possession de documents troublants relatifs à la nature du trésor des Templiers. Commence alors une quête à la fois historique, érudite et périlleuse, qui les mènera à Rennes-le-Château, coeur du mystère.

L'Ordre du Temple
Historique
La règle
La structure
Les Commanderies
Parchemin de Chinon - 17-20 août 1308
Absolution du Pape Clément V

dimanche 6 avril 2008

l'Ame du Temple

Quatrième de couverture...
Paris, 1260. Un jeune clerc fuit dans la nuit. Il vient de se débarrasser d'un étrange grimoire quand un homme à la peau sombre se met en travers de sa route. Au moment où le fugitif s'apprête à révéler son secret, une flèche vient se planter dans sa gorge. Ainsi disparaît Le Livre du Graal, un ouvrage hérétique renfermant les arcanes d'une société dont personne ne connaît l'existence – pas même les puissants Templiers qui abritent à leur insu ce cercle baptisé L'Ame du Temple... La quête sera sans merci. Car le premier à récupérer le livre aura le sort du Temple entre les mains et, des frères Hospitaliers à la couronne d'Angleterre, nombreux sont ceux qui gagneraient à sa chute. Londres, 1260. Il est un garçon qui n'aspire qu'à devenir chevalier. Son nom est Will Campbell. Au service d'un moine érudit, il ignore encore les aventures qui l'attendent. Jeté au cœur d'un incroyable complot impliquant les trois religions du Livre, Will aura d'abord à combattre ses propres démons parmi lesquels l'estime perdue de son père Templier en Terre sainte et son amour interdit pour la douce Elwen... Conspiration, pouvoir et passion au temps des Croisades, c'est ce que ressuscite Robyn Young dans cette épopée historique hors du commun.
Son titre anglais, Brethren, signifie 'frères' de façon très désuète. La traduction de ces 717 pages est très agréable, l'épopée s'égraine avec légèreté au cours de cette première partie de la trilogie annoncée. A travers de l'intrépide fresque romancée de Robyn Young, on découvre les rivalités entre les 2 ordres combattants, les Templiers et les Hospitaliers. Les personnages deviennent attachants et on attend la suite bien évidemment!
Les Hospitaliers sont à l'origine de l'Ordre de Malte... Une bonne introduction au futur voyage linguistique de mes filles dans quelques jours!

vendredi 1 février 2008

"Madame Bovary"

En 1914 la nièce de Gustave Flaubert a légué à la bibliothèque de Rouen, les 4 546 feuillets originaux de "Madame Bovary". Ils ont été numérisés et sont librement accessibles sur le site :

jeudi 31 janvier 2008

Aimer à perdre la raison

Luc P. de passage à la pharmacie a fait allusion à cette jolie formule de Cocteau que j'ai recherchée sur le Web. Je l'avais déjà lue mais je ne m'en souvenais plus...
"Le verbe aimer est difficile à conjuguer :
son passé n'est pas simple,
son présent n'est qu'indicatif,
et son futur est toujours conditionnel."

mardi 18 décembre 2007

L’histoire de l’Enfer

La Bibliothèque Nationale de France fait sauter les verrous
... de l'ENFER.
Ce cantonnement particulier apparu au XIXe siècle, isolait les "romans licencieux" des "Belles-lettres"! C'était le prolongement des recueils d’«Obscénités» de 1750. L'Enfer a donné lieu à beaucoup de fantasmes... Comment s'est constitué "l'Enfer"? Dès 1844, le terme Enfer est ajouté à la cote initiale des inventaires des fonds anciens. ''L'Enfer'' rassemblait les ouvrages que la morale réprouvait tant ils étaient contraires aux bonnes mœurs... Quelques circulaires, des inventaires, des catalogues et des ouvrages ont porté les traces de leur « mise en Enfer ». Maintenant, ils sont tous présents sur les rayonnages de la Bibliothèque d’étude située au niveau du Haut-de-Jardin de la BnF!

lundi 17 décembre 2007

L’homme qui plantait des arbres

est une magnifique nouvelle de Jean Giono. Je suis très heureux de retrouver ce texte que j'avais entendu lu à la radio, il y a bien longtemps et que je n'arrivais pas à trouver en édition papier. Comme elle est assez courte, je la copie ici, en remerciant:
Pour que le caractère d’un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout égoïsme, si l’idée qui la dirige est d’une générosité sans exemple, s’il est absolument certain qu’elle n’a cherché de récompense nulle part et qu’au surplus elle ait laissé sur le monde des marques visibles, on est alors, sans risque d’erreurs, devant un caractère inoubliable.
Il y a environ une quarantaine d’années, je faisais une longue course à pied, sur des hauteurs absolument inconnues des touristes, dans cette très vieille région des Alpes qui pénètre en Provence.
Cette région est délimitée au sud-est et au sud par le cours moyen de la Durance, entre Sisteron et Mirabeau ; au nord par le cours supérieur de la Drôme, depuis sa source jusqu’à Die ; à l’ouest par les plaines du Comtat Venaissin et les contreforts du mont Ventoux. Elle comprend toute la partie nord du département des Basses-Alpes, le sud de la Drôme et une petite enclave du Vaucluse.
C’étaient, au moment où j’entrepris ma longue promenade dans ces déserts, des landes nues et monotones, vers mille deux cents à mille trois cents mètres d’altitude. Il n’y poussait que des lavandes sauvages.
Je traversais ce pays dans sa plus grande largeur et, après trois jours de marche, je me trouvais dans une désolation sans exemple. Je campais à côté d’un squelette de village abandonné. Je n’avais plus d’eau depuis la veille et il me fallait en trouver. Ces maisons agglomérées, quoique en ruine, comme un vieux nid de guêpes, me firent penser qu’il avait dû y avoir là, dans le temps, une fontaine ou un puits. Il y avait bien une fontaine, mais sèche. Les cinq à six maisons, sans toiture, rongées de vent et de pluie, la petite chapelle au clocher écroulé, étaient rangées comme le sont les maisons et les chapelles dans les villages vivants, mais toute vie avait disparu.
C’était un beau jour de juin avec grand soleil, mais, sur ces terres sans abri et hautes dans le ciel, le vent soufflait avec une brutalité insupportable. Ses grondements dans les carcasses des maisons étaient ceux d’un fauve dérangé dans son repas.
Il me fallut lever le camp. À cinq heures de marche de là, je n’avais toujours pas trouvé d’eau et rien ne pouvait me donner l’espoir d’en trouver. C’était partout la même sécheresse, les mêmes herbes ligneuses. Il me sembla apercevoir dans le lointain une petite silhouette noire, debout. Je la pris pour le tronc d’un arbre solitaire. À tout hasard, je me dirigeai vers elle. C’était un berger. Une trentaine de moutons couchés sur la terre brûlante se reposaient près de lui.
Il me fit boire à sa gourde et, un peu plus tard, il me conduisit à sa bergerie, dans une ondulation du plateau. Il tirait son eau – excellente – d’un trou naturel, très profond, au-dessus duquel il avait installé un treuil rudimentaire.
Cet homme parlait peu. C’est le fait des solitaires, mais on le sentait sûr de lui et confiant dans cette assurance. C’était insolite dans ce pays dépouillé de tout. Il n’habitait pas une cabane mais une vraie maison en pierre où l’on voyait très bien comment son travail personnel avait rapiécé la ruine qu’il avait trouvé là à son arrivée. Son toit était solide et étanche. Le vent qui le frappait faisait sur les tuiles le bruit de la mer sur les plages.
Son ménage était en ordre, sa vaisselle lavée, son parquet balayé, son fusil graissé ; sa soupe bouillait sur le feu ; je remarquai alors qu’il était aussi rasé de frais, que tous ses boutons étaient solidement cousus, que ses vêtements étaient reprisés avec le soin minutieux qui rend les reprises invisibles.
Il me fit partager sa soupe et, comme après je lui offrais ma blague à tabac, il me dit qu’il ne fumait pas. Son chien, silencieux comme lui, était bienveillant, sans bassesse.
Il avait été entendu tout de suite que je passerais la nuit là ; le village le plus proche était encore à plus d’une journée et demie de marche. Et, au surplus, je connaissais parfaitement le caractère des rares villages de cette région. Il y en a quatre ou cinq dispersés loin les uns des autres sur les flans de ces hauteurs, dans les taillis de chênes blancs à la toute extrémité des routes carrossables. Ils sont habités par des bûcherons qui font du charbon de bois. Ce sont des endroits où l’on vit mal. Les familles, serrées les unes contre les autres dans ce climat qui est d’une rudesse excessive, aussi bien l’été que l’hiver, exaspèrent leur égoïsme en vase clos. L’ambition irraisonnée s’y démesure, dans le désir continu de s’échapper de cet endroit. Les hommes vont porter leur charbon à la ville avec leurs camions, puis retournent. Les plus solides qualités craquent sous cette perpétuelle douche écossaise. Les femmes mijotent des rancoeurs. Il y a concurrence sur tout, aussi bien pour la vente du charbon que pour le banc à l’église, pour les vertus qui se combattent entre elles, pour les vices qui se combattent entre eux et pour la mêlée générale des vices et des vertus, sans repos. Par là-dessus, le vent également sans repos irrite les nerfs. Il y a des épidémies de suicides et de nombreux cas de folie, presque toujours meurtrières.
Le berger qui ne fumait pas alla chercher un petit sac et déversa sur la table un tas de glands. Il se mit à les examiner l’un après l’autre avec beaucoup d’attention, séparant les bons des mauvais. Je fumais ma pipe. Je me proposai pour l’aider. Il me dit que c’était son affaire. En effet : voyant le soin qu’il mettait à ce travail, je n’insistai pas. Ce fut toute notre conversation. Quand il eut du côté des bons un tas de glands assez gros, il les compta par paquets de dix. Ce faisant, il éliminait encore les petits fruits ou ceux qui étaient légèrement fendillés, car il les examinait de fort près. Quand il eut ainsi devant lui cent glands parfaits, il s’arrêta et nous allâmes nous coucher.
La société de cet homme donnait la paix. Je lui demandai le lendemain la permission de me reposer tout le jour chez lui. Il le trouva tout naturel. Ou plus exactement, il me donna l’impression que rien ne pouvait le déranger. Ce repos ne m’était pas absolument obligatoire, mais j’étais intrigué et je voulais en savoir plus. Il fit sortir son troupeau et il le mena à la pâture. Avant de partir, il trempa dans un seau d’eau le petit sac où il avait mis les glands soigneusement choisis et comptés.
Je remarquai qu’en guise de bâton, il emportait une tringle de fer grosse comme le pouce et longue d’environ un mètre cinquante. Je fis celui qui se promène en se reposant et je suivis une route parallèle à la sienne. La pâture de ses bêtes était dans un fond de combe. Il laissa le petit troupeau à la garde du chien et il monta vers l’endroit où je me tenais. J’eus peur qu’il vînt pour me reprocher mon indiscrétion mais pas du tout : c’était sa route et il m’invita à l’accompagner si je n’avais rien de mieux à faire. Il allait à deux cents mètres de là, sur la hauteur.
Arrivé à l’endroit où il désirait aller, il se mit à planter sa tringle de fer dans la terre. Il faisait ainsi un trou dans lequel il mettait un gland, puis il rebouchait le trou. Il plantait des chênes. Je lui demandai si la terre lui appartenait. Il me répondit que non. Savait-il à qui elle était ? Il ne savait pas. Il supposait que c’était une terre communale, ou peut-être, était-elle la propriété de gens qui ne s’en souciaient pas ? Lui ne se souciait pas de connaître les propriétaires. Il planta ainsi cent glands avec un soin extrême.
Après le repas de midi, il recommença à trier sa semence. Je mis, je crois, assez d’insistance dans mes questions puisqu’il y répondit. Depuis trois ans il plantait des arbres dans cette solitude. Il en avait planté cent mille. Sur les cent mille, vingt mille était sortis. Sur ces vingt mille, il comptait encore en perdre la moitié, du fait des rongeurs ou de tout ce qu’il y a d’impossible à prévoir dans les desseins de la Providence. Restaient dix mille chênes qui allaient pousser dans cet endroit où il n’y avait rien auparavant.
C’est à ce moment là que je me souciai de l’âge de cet homme. Il avait visiblement plus de cinquante ans. Cinquante-cinq, me dit-il. Il s’appelait Elzéard Bouffier. Il avait possédé une ferme dans les plaines. Il y avait réalisé sa vie. Il avait perdu son fils unique, puis sa femme. Il s’était retiré dans la solitude où il prenait plaisir à vivre lentement, avec ses brebis et son chien. Il avait jugé que ce pays mourait par manque d’arbres. Il ajouta que, n’ayant pas d’occupations très importantes, il avait résolu de remédier à cet état de choses.
Menant moi-même à ce moment-là, malgré mon jeune âge, une vie solitaire, je savais toucher avec délicatesse aux âmes des solitaires. Cependant, je commis une faute. Mon jeune âge, précisément, me forçait à imaginer l’avenir en fonction de moi-même et d’une certaine recherche du bonheur. Je lui dis que, dans trente ans, ces dix mille chênes seraient magnifiques. Il me répondit très simplement que, si Dieu lui prêtait vie, dans trente ans, il en aurait planté tellement d’autres que ces dix mille seraient comme une goutte d’eau dans la mer.
Il étudiait déjà, d’ailleurs, la reproduction des hêtres et il avait près de sa maison une pépinière issue des faines. Les sujets, qu’il avait protégés de ses moutons par une barrière en grillage, étaient de toute beauté. Il pensait également à des bouleaux pour les fonds où, me dit-il, une certaine humidité dormait à quelques mètres de la surface du sol.
Nous nous séparâmes le lendemain.
L’année d’après, il y eut la guerre de 14 dans laquelle je fus engagé pendant cinq ans. Un soldat d’infanterie ne pouvait guère y réfléchir à des arbres. À dire vrai, la chose même n’avait pas marqué en moi ; je l’avais considérée comme un dada, une collection de timbres, et oubliée.
Sorti de la guerre, je me trouvais à la tête d’une prime de démobilisation minuscule mais avec le grand désir de respirer un peu d’air pur.
C’est sans idée préconçue – sauf celle-là – que je repris le chemin de ces contrées désertes.
Le pays n’avait pas changé. Toutefois, au-delà du village mort, j’aperçus dans le lointain une sorte de brouillard gris qui recouvrait les hauteurs comme un tapis. Depuis la veille, je m’étais remis à penser à ce berger planteur d’arbres. « Dix mille chênes, me disais-je, occupent vraiment un très large espace. »
J’avais vu mourir trop de monde pendant cinq ans pour ne pas imaginer facilement la mort d’Elzéard Bouffier, d’autant que, lorsqu’on en a vingt, on considère les hommes de cinquante comme des vieillards à qui il ne reste plus qu’à mourir. Il n’était pas mort. Il était même fort vert. Il avait changé de métier. Il ne possédait plus que quatre brebis mais, par contre, une centaine de ruches. Il s’était débarrassé des moutons qui mettaient en péril ses plantations d’arbres. Car, me dit-il (et je le constatais), il ne s’était pas du tout soucié de la guerre. Il avait imperturbablement continué à planter.
Les chênes de 1910 avaient alors dix ans et étaient plus hauts que moi et que lui. Le spectacle était impressionnant. J’étais littéralement privé de parole et, comme lui ne parlait pas, nous passâmes tout le jour en silence à nous promener dans sa forêt. Elle avait, en trois tronçons, onze kilomètres de long et trois kilomètres dans sa plus grande largeur. Quand on se souvenait que tout était sorti des mains et de l’âme de cet homme – sans moyens techniques –, on comprenait que les hommes pourraient être aussi efficaces que Dieu dans d’autres domaines que la destruction.
Il avait suivi son idée, et les hêtres qui m’arrivaient aux épaules, répandus à perte de vue, en témoignaient. Les chênes étaient drus et avaient dépassé l’âge où ils étaient à la merci des rongeurs ; quant aux desseins de la Providence elle-même, pour détruire l’oeuvre créée, il lui faudrait avoir désormais recours aux cyclones. Il me montra d’admirables bosquets de bouleaux qui dataient de cinq ans,
c’est-à-dire de 1915, de l’époque où je combattais à Verdun. Il leur avait fait occuper tous les fonds où il soupçonnait, avec juste raison, qu’il y avait de l’humidité presque à fleur de terre. Ils étaient tendres comme des adolescents et très décidés.
La création avait l’air, d’ailleurs, de s’opérer en chaînes. Il ne s’en souciait pas ; il poursuivait obstinément sa tâche, très simple. Mais en redescendant par le village, je vis couler de l’eau dans des ruisseaux qui, de mémoire d’homme, avaient toujours été à sec. C’était la plus formidable opération de réaction qu’il m’ait été donné de voir. Ces ruisseaux secs avaient jadis porté de l’eau, dans des temps très anciens. Certains de ces villages tristes dont j’ai parlé au début de mon récit s’étaient construits sur les emplacements d’anciens villages gallo-romains dont il restait encore des traces, dans lesquelles les archéologues avaient fouillé et ils avaient trouvé des hameçons à des endroits où au XXe siècle on était obligé d’avoir recours à des citernes pour avoir un peu d’eau.
Le vent aussi dispersait certaines graines. En même temps que l’eau réapparut réapparaissaient les saules, les osiers, les prés, les jardins, les fleurs et une certaine raison de vivre.
Mais la transformation s’opérait si lentement qu’elle entrait dans l’habitude sans provoquer d’étonnement. Les chasseurs qui montaient dans les solitudes à la poursuite des lièvres ou des sangliers avaient bien constaté le foisonnement des petits arbres mais ils l’avaient mis sur le compte des malices naturelles de la terre. C’est pourquoi personne ne touchait à l’oeuvre de cet homme. Si on l’avait soupçonné, on l’aurait contrarié. Il était insoupçonnable. Qui aurait pu imaginer, dans les villages et dans les administrations, une telle obstination dans la générosité la plus magnifique ?
À partir de 1920, je ne suis jamais resté plus d’un an sans rendre visite à Elzéard Bouffier. Je ne l’ai jamais vu fléchir ni douter. Et pourtant, Dieu sait si Dieu même y pousse ! Je n’ai pas fait le compte de ses déboires. On imagine bien cependant que, pour une réussite semblable, il a fallu vaincre l’adversité ; que, pour assurer la victoire d’une telle passion, il a fallu lutter avec le désespoir. Il avait, pendant un an, planté plus de dix mille érables. Ils moururent tous. L’an d’après, il abandonna les érables pour reprendre les hêtres qui réussirent encore mieux que les chênes.
Pour avoir une idée à peu près exacte de ce caractère exceptionnel, il ne faut pas oublier qu’il s’exerçait dans une solitude totale ; si totale que, vers la fin de sa vie, il avait perdu l’habitude de parler. Ou, peut-être, n’en voyait-il pas la nécessité ?
En 1933, il reçut la visite d’un garde forestier éberlué. Ce fonctionnaire lui intima l’ordre de ne pas faire de feux dehors, de peur de mettre en danger la croissance de cette forêt naturelle. C’était la première fois, lui dit cet homme naïf, qu’on voyait une forêt pousser toute seule. À cette époque, il allait planter des hêtres à douze kilomètres de sa maison. Pour s’éviter le trajet d’aller-retour – car il avait alors soixante-quinze ans – il envisageait de construire une cabane de pierre sur les lieux mêmes de ses plantations. Ce qu’il fit l’année d’après.
En 1935, une véritable délégation administrative vint examiner la forêt naturelle. Il y avait un grand personnage des Eaux et Forêts, un député, des techniciens. On prononça beaucoup de paroles inutiles. On décida de faire quelque chose et, heureusement, on ne fit rien, sinon la seule chose utile : mettre la forêt sous la sauvegarde de l’État et interdire qu’on vienne y charbonner. Car il était impossible de n’être pas subjugué par la beauté de ces jeunes arbres en pleine santé. Et elle exerça son pouvoir de séduction sur le député lui-même.
J’avais un ami parmi les capitaines forestiers qui était de la délégation. Je lui expliquai le mystère. Un jour de la semaine d’après, nous allâmes tous les deux à la recherche d’Elzéard Bouffier. Nous le trouvâmes en plein travail, à vingt kilomètres de l’endroit où avait eu lieu l’inspection.
Ce capitaine forestier n’était pas mon ami pour rien. Il connaissait la valeur des choses. Il sut rester silencieux. J’offris les quelques oeufs que j’avais apportés en présent. Nous partageâmes notre casse-croûte en trois et quelques heures passèrent dans la contemplation muette du paysage.
Le côté d’où nous venions était couvert d’arbres de six à sept mètres de haut. Je me souvenais de l’aspect du pays en 1913 : le désert... Le travail paisible et régulier, l’air vif des hauteurs, la frugalité et surtout la sérénité de l’âme avaient donné à ce vieillard une santé presque solennelle. C’était un athlète de Dieu. Je me demandais combien d’hectares il allait encore couvrir d’arbres.
Avant de partir, mon ami fit simplement une brève suggestion à propos de certaines essences auxquelles le terrain d’ici paraissait devoir convenir. Il n’insista pas. « Pour la bonne raison, me dit-il après, que ce bonhomme en sait plus que moi. » Au bout d’une heure de marche – l’idée ayant fait son chemin en lui – il ajouta : « Il en sait beaucoup plus que tout le monde. Il a trouvé un fameux moyen d’être heureux ! »
C’est grâce à ce capitaine que, non seulement la forêt, mais le bonheur de cet homme furent protégés. Il fit nommer trois gardes-forestiers pour cette protection et il les terrorisa de telle façon qu’ils restèrent insensibles à tous les pots-de-vin que les bûcherons pouvaient proposer.
L’oeuvre ne courut un risque grave que pendant la guerre de 1939. Les automobiles marchant alors au gazogène, on n’avait jamais assez de bois. On commença à faire des coupes dans les chênes de 1910, mais ces quartiers sont si loin de tous réseaux routiers que l’entreprise se révéla très mauvaise au point de vue financier. On l’abandonna. Le berger n’avait rien vu. Il était à trente kilomètres de là, continuant paisiblement sa besogne, ignorant la guerre de 39 comme il avait ignoré la guerre de 14.
J’ai vu Elzéard Bouffier pour la dernière fois en juin 1945. Il avait alors quatre-vingt-sept ans. J’avais donc repris la route du désert, mais maintenant, malgré le délabrement dans lequel la guerre avait laissé le pays, il y avait un car qui faisait le service entre la vallée de la Durance et la montagne. Je mis sur le compte de ce moyen de transport relativement rapide le fait que je ne reconnaissais plus les lieux de mes premières promenades. Il me semblait aussi que l’itinéraire me faisait passer par des endroits nouveaux. J’eus besoin d’un nom de village pour conclure que j’étais bien cependant dans cette région jadis en ruine et désolée. Le car me débarqua à Vergons. En 1913, ce hameau de dix à douze maisons avait trois habitants. Ils étaient sauvages, se détestaient, vivaient de chasse au piège : à peu près dans l’état physique et moral des hommes de la Préhistoire. Les orties dévoraient autour d’eux les maisons abandonnées. Leur condition était sans espoir. Il ne s’agissait pour eux que d’attendre la mort : situation qui ne prédispose guère aux vertus.
Tout était changé. L’air lui-même. Au lieu des bourrasques sèches et brutales qui m’accueillaient jadis, soufflait une brise souple chargée d’odeurs. Un bruit semblable à celui de l’eau venait des hauteurs : c’était celui du vent dans les forêts. Enfin, chose plus étonnante, j’entendis le vrai bruit de l’eau coulant dans un bassin. Je vis qu’on avait fait une fontaine, qu’elle était abondante et, ce qui me toucha le plus, on avait planté près d’elle un tilleul qui pouvait déjà avoir dans les quatre ans, déjà gras, symbole incontestable d’une résurrection.
Par ailleurs, Vergons portait les traces d’un travail pour l’entreprise duquel l’espoir était nécessaire. L’espoir était donc revenu. On avait déblayé les ruines, abattu les pans de murs délabrés et reconstruit cinq maisons. Le hameau comptait désormais vingt-huit habitants dont quatre jeunes ménages. Les maisons neuves, crépies de frais, étaient entourées de jardins potagers où poussaient, mélangés mais alignés, les légumes et les fleurs, les choux et les rosiers, les poireaux et les gueules-de-loup, les céleris et les anémones. C’était désormais un endroit où l’on avait envie d’habiter.
À partir de là, je fis mon chemin à pied. La guerre dont nous sortions à peine n’avait pas permis l’épanouissement complet de la vie, mais Lazare était hors du tombeau. Sur les flans abaissés de la montagne, je voyais de petits champs d’orge et de seigle en herbe ; au fond des étroites vallées, quelques prairies verdissaient.
Il n’a fallu que les huit ans qui nous séparent de cette époque pour que tout le pays resplendisse de santé et d’aisance. Sur l’emplacement des ruines que j’avais vues en 1913, s’élèvent maintenant des fermes propres, bien crépies, qui dénotent une vie heureuse et confortable. Les vieilles sources, alimentées par les pluies et les neiges que retiennent les forêts, se sont remises à couler. On en a canalisé les eaux. À côté de chaque ferme, dans des bosquets d’érables, les bassins des fontaines débordent sur des tapis de menthes fraîches. Les villages se sont reconstruits peu à peu. Une population venue des plaines où la terre se vend cher s’est fixée dans le pays, y apportant de la jeunesse, du mouvement, de l’esprit d’aventure. On rencontre dans les chemins des hommes et des femmes bien nourris, des garçons et des filles qui savent rire et ont repris goût aux fêtes campagnardes. Si on compte l’ancienne population, méconnaissable depuis qu’elle vit avec douceur et les nouveaux venus, plus de dix mille personnes doivent leur bonheur à Elzéard Bouffier.
Quand je réfléchis qu’un homme seul, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffi pour faire surgir du désert ce pays de Chanaan, je trouve que, malgré tout, la condition humaine est admirable. Mais, quand je fais le compte de tout ce qu’il a fallu de constance dans la grandeur d’âme et d’acharnement dans la générosité pour obtenir ce résultat, je suis pris d’un immense respect pour ce vieux paysan sans culture qui a su mener à bien cette oeuvre digne de Dieu.
Elzéard Bouffier est mort paisiblement en 1947 à l’hospice de Banon.
Le plus étonnant de cet article, c'est la coincidence avec la citation du jour qui apparait sur la gauche de mon blog!:


''Il faut toujours semer derrière soi
un prétexte pour revenir, quand on part.''


Extrait d’ Océan Mer d'Alessandro Baricco.
Un auteur dont j'apprécie aussi le style...

jeudi 13 décembre 2007

Fils unique

Stéphane Audeguy nous fait embarquer à bord d'un roman surprenant. Il joue les capitaines avec style et maîtrise d'une autobiographie inventée de François Rousseau. Le narrateur est le frère aîné libertin de Jean-Jacques Rousseau. Chassé à l'âge de 17 ans, il laisse l'auteur des "confessions" qu'il n'a jamais revu, devenir le "fils unique".

Frippon, libertin et humaniste à sa manière, son François Rousseau ne reste pas un anonyme horloger genevois, il devient le compagnon de Bastille du marquis de Sade...
Ce roman permet à Stéphane Audeguy de décrire l'ancien régime, qui implose lors de la Révolution, avec beaucoup de véracité. Philippe Lancon dans Libération parle d'un pastiche du XVIIIème picaresque, ça me plait.
J'ai beaucoup aimé le style délicat et sobrement travaillé de l'écrivain plein de gaieté.

dimanche 18 novembre 2007