Stéphane Ratti
J'ai trouvé très subtil l'Article de Stéphane Ratti publié dans l'édition du Figaro du 24/09/2016. Je le reprends pour m'en délecter encore ultérieurement quand le papier du journal aura péri. Nombreux mots qu'il a utilisés, sont à étudier et reprendre.
J'ajoute les liens vers d'autres articles intéressants /Prête-on assez d'attention à ces sondages qui nous disent que seuls 15 % des Français souhaitent une nouvelle candidature de François Hollande en 2017 et que 75 % d'entre eux jugent qu'il y a trop d'émissions politiques à la télévision? Que révèlent-ils, au fond, sinon un affaiblissement du désir politique? Dans le livre XIV de La Cité de Dieu, ce vaste ouvrage écrit au lendemain de la catastrophe politique de 410 - la prise de Rome et son pillage par le barbare goth Alaric-, Saint Augustin distingue trois formes de désir: la libido sciendi ou le désir de savoir, la libido dominandi ou le désir de domination et la libido sentiendi, le désir des sens. Pour l'auteur, seul le désir des sens ne s'efface jamais mais il se domine aisément. D'ailleurs les Confessions sont la preuve littéraire et autobiographique que l'on peut devenir un saint évêque après avoir été un homme obsédé par le désir charnel. La volonté humaine est en effet plus forte que les pulsions et le corps -qui, dans la conception chrétienne, n'est pas mauvais en soi, contrairement à ce que l'on croit généralement- se laisse gouverner à bien des égards. Le désir de savoir, en revanche, est, lui, suspect aux yeux de Saint Augustin. L'érudition en soi ne saurait être ni louée ni cultivée. Seul compte le savoir comme moyen d'accès à Dieu. Quant au désir politique de domination, il s'efface de lui-même Rome une fois affaiblie par les barbares. L'Urbs ne peut plus désirer conquérir ni dominer. Les moyens font désormais défaut à son ambition. Le désir politique s'éteint parce que les moyens de l'action politique s'amenuisent au point de parfois complètement disparaître Il me semble que nous en sommes aujourd'hui en France à ce stade: le désir politique s'éteint parce que les moyens de l'action politique s'amenuisent au point de parfois complètement disparaître. D'autres que moi en ont analysé les causes, liées à l'envahissement de la bureaucratie européenne ou à la mondialisation malheureuse. Nous sommes donc dans une époque marquée par «l'acédie» politique, autrement dit l'absence totale de désir et d'espérance. Ce terme, issu du lexique théologique, a été condamné par les penseurs chrétiens du Moyen Âge qui y voyaient une faute grave: l'absence de désir serait même plus condamnable que l'absence d'espérance. Saint Augustin savait parfaitement que les passions n'étaient pas mauvaises en elles-mêmes et que la faiblesse humaine était elle-même source de bien: «Tant que nous portons la faiblesse de notre vie, nous ne vivons pas justement si nous ne ressentons jamais aucune de ces passions» (La Cité de Dieu 14, 9). Autrement dit, les passions font partie du plan divin, comme le mal: c'est ainsi que s'exprime déjà saint Paul dans l'épître aux Romains(1, 24-31). Il n'y a point de politique sans passions et sans passions la vie devient l'ennui. La France est dans l'ennui politique. Curieusement, comme le faisait remarquer Roland Barthes dans son dernier cours au Collège de France en 1980 (La Préparation au roman, Seuil, p. 498), on emploie aujourd'hui ce terme à contresens. L'étymologie du mot ennui (in odio esse) prouve que le mot, encore au XVIIe siècle, signifie le contraire de ce que l'on entend dorénavant: il signifie «être objet de haine». J'emploie donc ce mot au sens où Pascal ou Racine l'entendaient. La politique n'est plus de nos jours que le lieu des haines: on se renvoie des invectives haineuses d'un camp à l'autre et l'on hait plutôt que l'on n'argumente. Le désir général est de faire mal, de discréditer, de disqualifier: c'est une libido insultandi, la pratique insolente de l'infamie et de l'anathème, et non une passion politique mise au service d'une construction. Nos politiques s'écrivent ou se racontent comme le font les plus mauvais romanciers contemporains obsédés par la taille de leur nombril «L'acédie» politique conduit à s'asseoir sur son canapé et à regarder la politique comme un spectacle, un filon qu'exploitent ad nauseam ces nouvelles émissions politiques qui prétendent renouveler le genre. On se renferme sur soi, chez soi, sans examiner ce qu'il y a en soi ni tenter d'éclairer les ressorts de cette basse et fausse passion qui consiste à se réjouir des coups bas portés à l'ennemi et à s'enivrer de la pauvre rhétorique des petites phrases. Il semble bien que l'écriture politique elle-même soit devenue une nouvelle imposture. Les politiques se mettent en scène, à la télévision comme dans leurs livres, sur un canapé faussement présenté comme un divan freudien. Cette réduction du champ politique à un accessoire domestique est à elle seule révélatrice: jadis de Gaulle parlait devant un drapeau. Nos politiques s'écrivent ou se racontent comme le font les plus mauvais romanciers contemporains obsédés par la taille de leur nombril. L'autoportrait a remplacé le programme. Untel évoque sa mère, tel autre le premier livre illustré de son enfance. Ils se décrivent en une prose autocentrée, nourrie de leur histoire familiale et de leurs origines (modestes, forcément modestes), mais extraite de l'Histoire des hommes et de la politique, croyant ainsi rivaliser avec Jean-Jacques Rousseau ou André Gide et atteindre la gloire littéraire. Ils ignorent, pensant écrire pour tous, que la littérature se définit par l'étroitesse de son lectorat. Stendhal l'a dit mieux que quiconque dans la Vie de Henry Brulard: «J'écris pour des amis inconnus, une poignée d'élus qui me ressemblent, les happy few.» «L'acédie» politique des Français s'explique ainsi pour les mêmes motifs que le dégoût pour les mauvais romans: ils ont compris ce subterfuge des politiques qui font mine d'écrire pour les autres - la Cité, le politique - alors qu'ils n'écrivent que pour construire une image d'eux-mêmes. Ils ne répondent point aux demandes ferventes de nos concitoyens frappés par l'ennui, comme tous les hommes que Pascal décrivait en ces quelques mots fulgurants: «Dépendance, désir d'indépendance, besoins» (Pensées IV, 73 Le Guern).











































