Schistes de Locquirec
Schistes tuffacés
source : http://rao.revues.org/1482
31" Diverses roches schisteuses ont une origine volcano-sédimentaire, voire volcanique, c’est-à-dire liée aux projections et aux coulées dans la mer ; soumises ultérieurement aux plissements et au métamorphisme, elles sont connues sous le nom général de schistes tuffacés. Dans certaines localités, elles peuvent livrer non seulement des moellons et des ardoises très épaisses, sortes de lauzes, mais aussi de grandes dalles, recherchées naguère pour les recouvrements des sols et les plaques tumulaires. Le meilleur exemple breton est celui de Locquirec en baie de Lannion (Chauris, 1996). La même formation géologique, d’âge briovérien, se retrouve sur l’autre rive de la baie, à la pointe de Séhar en Trédrez, où elle a fait également l’objet d’exploitation. Dans un fond à grain fin, de nuance bleu-gris verdâtre, à reflets argentés, riche en micas (chlorite, muscovite) soulignant la foliation, se détachent des cristaux feldspathiques blanchâtres (albite). D’abord appelée « schiste talqueux » (de Fourcy, 1844), puis « tuf porphyrique » (Barrois, 1909), la roche est aujourd’hui dénommée « tuf kératophyrique » (Chantraine et al., 1985).
32À Locquirec, plusieurs perrières étaient ouvertes sur l’estran, d’autres dans le flanc de la falaise. En plusieurs points, les carrières offraient ainsi un dispositif étagé. Cinq sites d’extraction ont été mis en œuvre à proximité du bourg, sur environ 1,5 km. Sur les côtes est et nord de la pointe de Locquirec, des carrières étagées sont ouvertes sur l’estran et dans la falaise. Au nord du port, pratiquement tout le littoral a été travaillé, avec localement un front de taille subvertical ; un peu au large de cet ensemble, l’exploitation concerne également le « Garreg Kouezet » (ou la Roche Tombée), site isolé à marée haute. Au sud-ouest du port et aux environs de Traon ar Vilin et de Keraudren, plusieurs sites d’extraction s’observent sur l’estran et dans la falaise.
33À la pointe de Séhar aussi, les zones d’extraction s’étendaient à la fois dans un îlot accessible à basse mer et sur l’estran.
34Les documents archivistiques (ADF, 4 S 1350) confirment la renommée de la pierre de Locquirec. Dans un rapport en date du 9 novembre 1857, l’ingénieur Fenoux écrit : « La baie de Locquirec offre en plusieurs points de très belles carrières exploitées depuis longtemps déjà. Elles seraient susceptibles d’une exploitation bien plus considérable si la difficulté du transport ne gênait cette industrie. » Dans un autre rapport (15 juillet 1864), Fenoux précise que le produit brut annuel des carrières qui occupent alors 80 ouvriers est d’environ 80 000 F. En 1878, Tarot précise que « la principale industrie du pays est l’exploitation des dalles schisteuses… dont les carrières… donnent un produit brut annuel d’environ 100 000 F. ».
35Le modelé du littoral actuel est lié à la poursuite pluriséculaire des extractions qui ont complètement modifié l’environnement primitif. Les formes déchiquetées des roches, l’abrupt des falaises et l’aspect de l’estran avec développement d’un platier de néoformation sont en grande partie d’origine anthropique. À Garreg Kouezet, les extractions n’ont plus laissé subsister qu’un long récif résiduel, offrant l’apparence d’une échine de dragon : c’est cet ensemble pourtant artificiel, qui confère aujourd’hui au rivage son cachet le plus pittoresque ! L’importance des accumulations de débris de taille tout au long du rivage de Locquirec, jusqu’aux environs de Toul ar Goué, atteste l’ampleur des extractions. Le degré d’émoussé de ces fragments, transformés en galets, est en bon accord avec l’ancienneté des exploitations. Le déplacement de ces galets entraînés par la dérive littorale n’est pas sans avoir eu des conséquences fâcheuses pour le port de Locquirec, envahi par ces déblais. L’effacement progressif des vestiges d’extractions se manifeste de deux manières. Sous l’action des vagues, la sole des anciennes carrières d’estran revêt un poli naturel ; la faune et la flore fixées colonisent les anciens chantiers. À terre, des habitations s’édifient à l’emplacement des carrières dans les échancrures de la falaise (immeubles bâtis vers 1968 aux environs de Keraudren).
36L’emploi de la pierre de Locquirec comme ardoise rustique confère aux toitures des anciennes demeures de la cité et de ses environs, par ses nuances de teinte pastel, une touche singulière. Leur répartition géographique se trouvait en fait limitée par la présence plus au sud, à Plouégat-Guérand, d’ardoisières, exploitant un matériau différent, très sombre, qui constituait pour les couvertures un concurrent sévère : loin de posséder l’originalité des « lauzes » de Locquirec, les ardoises de Plouégat-Guérand offraient par contre une plus grande fissilité et, par suite, une épaisseur plus faible. Parmi les utilisations de la pierre de Locquirec sous forme de moellons, les parements vus du môle de ce port, édifié entre 1867 et 1871, sont tout à fait remarquables (Chauris, 1998b). Les moellons de Locquirec ont été recherchés aussi pour des perrés en pierres sèches ; les éléments sont alors disposés verticalement, parallèlement les uns aux autres (port de Locquirec…). Malgré sa fissilité, la pierre de Locquirec a fourni des cintres, soit monolithes (demeure au nord du bourg, en bordure du sentier côtier) ; soit en deux éléments (manoir de Kerambellec en Guimaëc) ; mais aussi des linteaux de cheminées (Kerveguenen, Guimaëc). Elle a même été utilisée pour la confection d’auges (Le Varc) et de croix (Lezingar, Runabat, Kerlaëron, Keryar, Keramezou, Le Varc…).
37En fait, c’est l’aptitude à livrer de grandes dalles qui a conféré sa célébrité à la pierre de Locquirec. Toutefois, sans la situation des perrières du bord de la mer, ce matériau pondéreux n’aurait eu – malgré ses qualités – qu’une diffusion limitée. Ce commerce maritime est attesté par les dépôts de lest observés sur l’estran. Selon J. Deunff (1985), des navires venant des côtes normandes « déversaient leur lest avant de repartir chargés de lourdes plaques de schistes » ; d’où la fréquence des silex, voire même de la craie dans la baie… Roches volcaniques du Trégor et de la baie de Saint-Brieuc, grès d’Erquy et de Fréhel… autant de témoignages d’un commerce florissant. Selon E. de Fourcy, (1844b), les schistes de Locquirec « fournissent des plaques assez épaisses, mais bien litées et d’un emploi très commode pour pierres de foyer, pour dalles, pour pierres tumulaires, etc… ». Pour Le Hir (1849, p. 9-23), le « schiste vert de Locquirec… sert de dalles et de pierres tombales dans presque tout l’arrondissement » de Morlaix et, pour partie, dans l’arrondissement de Lannion.
38Les premières utilisations connues de la pierre de Locquirec dans l’art funéraire remontent à la Protohistoire, avec la découverte au sud-ouest de la commune (villages de Kermarquer, Kerbulic et alentours), de caveaux formés par des dalles de schiste. Un autre coffre, également en pierre de Locquirec, formé de cinq dalles, a été découvert à Plestin-les-Grèves. Ces tombes en coffre sont attribuées au début du Bronze moyen (Giot et Le Roux, 1964). La conservation des squelettes, exceptionnelle dans la région, s’y expliquerait par la richesse du matériau en minéraux calcifères. Dans l’ancien cimetière de Locquirec, plusieurs pierres tombales anciennes ont été conservées ; d’autres dalles tumulaires ont été remployées en dallage, autour de l’église et comme allée d’accès au porche sud. La gravure est en réserve ou en creux ; parmi les dates observées figurent 1807, 1832, 1838, 1839, 1864, 1882… Dans la chapelle de N.-D. de la Joie en Guimaëc (xvie-xviie siècles), le dallage ancien en pierre de Locquirec a été complété récemment par plusieurs pierres tombales récupérées dans un cimetière : il ne s’agit pas ici d’anciennes tombes conservées in situ, mais bel et bien d’un remploi (Chauris, 1994c).
39Dans plusieurs églises, on observe encore des dalles tumulaires en pierre de Locquirec (ou de Séhar), soit à l’intérieur de l’édifice : Loguivy-les-Lannion (1820-1866…), soit sous le porche : Ploulech, Loguivy-les-Lannion (1867), Plouzélambre… sans qu’il soit toujours possible de savoir si elles recouvrent encore une sépulture… Assez fréquemment, les dalles tumulaires sont restées dans l’ancien cimetière désaffecté près de l’église : Locquirec, Locquénolé (1868, 1877, 1893), Île de Batz, Henvic (1911). Elles ont été parfois remployées dans l’enclos paroissial : à Carantec, comme marches sous le portail monumental ; à Ploubezre, devant l’entrée de l’église ; à Saint-Divy en Dirinon, face à l’accès de la chapelle ; à Ploulech, comme dallage d’accès à la mairie… Dans quelques cas, les dalles tumulaires ont été récupérées en vue de leur sauvegarde (couvent du Carmel à Morlaix ; musée des Jacobins dans la même ville (longueur environ 1,80 m ; épaisseur 4,5 cm, 1822) (Chauris, 1994c).
40Les dallages sont très fréquents à l’intérieur des églises ou sous leur porche (Locquirec, Guimaëc, Plougasnou, Plouégat-Guérand, Plestin-les-Grèves, Locquémeau, Penzé en Taulé, Sainte-Sève, Plouézoc’h, Ploulech, Plougras, Guiclan, Carantec, église en ruine de Taulé…), ainsi que dans des chapelles (Kernitron en Lanmeur, Ursulines à Morlaix, Cuburien en Saint-Martin-des-Champs, Kervolongar en Garlan, le Yaudet…).
41Les données d’archives apportent parfois des précisions sur l’époque de la mise en place du dallage. Ainsi les comptes de la fabrique de Saint-Thégonnec pour la période de septembre1693 à septembre 1694 indiquent-ils « 420 pieds de pierre de Locquirec pour paver la chapelle de la Sainte-Famille qui est dans le coin du cimetière de ladite paroisse, à 1 sol/pied » (soit 21 livres) ; à quoi s’ajoutent « les frais de charroi de ladite pierre, de la ville de Morlaix audit Saint-Thégonnec », pour18 livres 5 sols (in Anne Chauris, 1996). Selon J. Feutreun (1994), la pierre de Locquirec a été utilisée dans l’église de Roscoff en 1777. À Pleyber-Christ, les documents archivistiques cités par le même auteur confirment l’acheminement de la pierre par bateau jusqu’à Morlaix où les charrois prenaient le relais : « Payé à Yves Marzin pour… une gabarée de pierres de Locquirec, suivant sa quittance du 13 thermidor, an II… 142 livres »… « Payé à Olivier Marzin… pour une gabarée de pierres de Locquirec, suivant sa quittance… du 26 messidor, an II, 141 livres »… « Les frais de voitures pour aller prendre ces pierres », s’ajoutant aux « frais de barrière », totalisent pour les deux fois, 16 livres 12 sols.
42Sous forme de grandes dalles, la pierre de Locquirec offrait encore d’autres utilisations : dallages des demeures et en particulier des cuisines, des cours et des lieux de passage, paliers d’escaliers extérieurs, mais aussi couronnement des murettes et des parapets (fortifications de l’Île aux Moines dans l’archipel des Sept-Îles, vers 1740 : Salembier, 1994), barrière pour empêcher l’accès du bétail dans les enclos paroissiaux, couverture de puits, séparation des chevaux dans les écuries (Chauris et Minor, 2009). Les dalles étaient aussi recherchées pour les phares, comme l’atteste l’engagement, daté du 6 juin 1838 « à fournir… toutes les dalles de Locquirec nécessaires à la construction du phare des Héaux…, à raison de 2,30 F le m2… et à les livrer au Havre de La Corderie à l’île Bréhat » où était installé le chantier de base (ADCA, 11 S7-103). Une lettre en date du 18 février 1853, relative à la construction du phare à l’Île-aux-Moines, propose d’effectuer le dallage de la chambre de service en pierre de Locquirec qui « se débite en plaques… ne donne que peu de poussière [et] est moins glissante que les marbres… » (ADCA, 11 S7-142).
43Les schistes tuffacés de Locquirec-Séhar se poursuivent en direction de l’est vers Lannion et jusqu’au-delà de Tréguier. À Lannion, des carrières abandonnées entaillent le versant couronné par l’église de Brélévénez où ce matériau a été mis en œuvre dès l’époque romane (façade occidentale de la nef de part et d’autre du porche granitique de la fin du xve siècle, quatre piliers occidentaux de la nef), puis dans les parties du xive siècle (transepts) (Chauris, 1992b). À Tréguier, les parties les plus anciennes de la cathédrale ont été édifiées avec les schistes tuffacés locaux, souvent massifs et compacts (tour Hasting, pour partie la façade occidentale et les deux piliers ouest de la nef…) (Chauris, 2004b). À Lannion, le couvent des Augustines (seconde partie du xviie siècle) a utilisé simultanément schistes tuffacés proximaux et granites distaux (Yaudet, Ile Grande). Toujours à Lannion, le mur du cimetière a fait un large appel à cette pierre qui montre fréquemment des éléments compacts d’une blancheur surprenante (Chauris, 2007a). "





























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