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dimanche 12 février 2017

Europe à Zeugma

Par Stéphane Ratti  11/05/2016
THE ZEUGMA MOSAIC MUSEUM
Dès l'Antiquité, les grands auteurs grecs forgent le terme d'«Europe» et lui attribuent un sens géographique, raconte Stéphane Ratti, professeur d'histoire de l'Antiquité tardive à l'université de Bourgogne-Franche-Comté\*.
La plus ancienne référence à l'Europe comme entité géographique dans la littérature universelle se trouve dans un poème du VIIIe siècle avant J.-C., l'Hymne à Apollon. Il y désigne la Grèce continentale par rapport au Péloponnèse et aux îles. Le fait est lié à la légende de la fille du roi Agénor, enlevée par Zeus (ici, une mosaïque romaine reproduisant l'enlèvement et exposée au musée de Zeugma, à Gaziantep, en Turquie).
Europe, la fille du roi Agénor, enlevée par Zeus
mosaïque romaine du musée de Zeugma, à Gaziantep, en Turquie.           
La plus ancienne référence à l'Europe comme entité géographique dans la littérature universelle se trouve dans un poème du VIIIe siècle avant J.-C. attribué faussement à Homère, l'Hymne à Apollon. Il y désigne la Grèce continentale par rapport au Péloponnèse et aux îles. Le fait est lié à la légende de la fille du roi Agénor, enlevée par Zeus. Agénor était roi de Phénicie, en Asie, et Europe s'est installée ensuite en Crète. De même chez Pindare (vers 520-445 avant J.-C.), l'Europe désigne le continent qui part des colonnes d'Hercule, actuel détroit de Gibraltar. La légende place donc l'Europe, dès l'origine, au cœur de la Méditerranée. Eurôpos, disait-on, signifie «beau», «agréable à voir». C'est une étymologie probablement refaite à partir de la légende d'Europe telle que la rapporte aussi L'Iliade, la princesse étant belle comme le jour.
Les historiens et géographes Hérodote (vers 485- 425 avant J.-C.), Polybe (environ 200-120 avant J.-C.) et Strabon (vers 63 avant J.-C - 19 après J.-C.) opposent l'Europe à l'Asie et à la Libye. Leur vision du monde est tripartite. Les frontières, pour eux, sont à l'ouest, entre l'Europe et l'Afrique, Gibraltar ; à l'est, entre l'Afrique et l'Asie, la mer Rouge ; et au Nord, entre l'Europe et l'Asie, le Don. Dans ce schéma, l'Hellespont, actuel détroit des Dardanelles, n'est qu'un prolongement, au-delà du Pont-Euxin, aujourd'hui l a mer Noire,du cours du Don. La vision du monde d'un Plutarque (vers 46-120 de notre ère), pour qui le détroit constitue la frontière au-delà de laquelle Thémistocle avait repoussé Xerxès et les Perses en 480 avant J.-C. et donc la frontière entre le monde grec libre et l'Asie, ne fait que reprendre l'héritage géographique d'Hérodote.
Qu'en disaient les philosophes?  Platon, dans le Timée, donnant la parole à Critias, qui lui-même tient ses informations de Solon, explique que la guerre que préparait la puissante Atlantide était une guerre contre deux continents: «Les monuments écrits disent que votre cité (Athènes) détruisit jadis une immense puissance qui marchait insolemment sur l'Europe et l'Asie tout entières.» Mais la vision de Platon n'est pas binaire car, explique Critias, l'Atlantide, au-delà des colonnes d'Hercule, s'étend sur une superficie supérieure à celle de la Libye et de l'Europe réunies. En outre, la puissance des rois de l'Atlantide était telle que leur domination s'étendait, en deçà du détroit de Gibraltar, sur «la Libye jusqu'à l'Égypte» et sur «l'Europe jusqu'à la Tyrrhénie». Ainsi il apparaît que pour Platon le monde en deçà du détroit est composé de trois continents, l'Asie, la Libye et l'Europe. On ne sait ce qu'en pensait Aristote, mais il est notable qu'Alexandre le Grand, son élève, partageait cette vision tripartite.
Un fait majeur est la création par l'empereur Dioclétien, au IVe siècle de notre ère, d'une nouvelle structure, les diocèses, au nombre de douze, qui regroupaient plusieurs provinces.  Le nouveau diocèse de Thrace compte ainsi six provinces de superficie et d'importance modestes. Parmi elles, l'Europe. À l'époque, cette dernière a pour frontière à l'est la Propontide, actuelle mer de Marmara, du Bosphore à l'Hellespont, et à l'ouest l'Hèbre, aujourd'hui la Maritza. La superficie de cette province est réduite. Dans sa plus grande longueur son territoire n'excède pas 300 km. La province d'Europe correspond donc à la partie européenne de la Turquie d'aujourd'hui. Il ne fait aucun doute pour l'historien de langue latine Ammien Marcellin (seconde moitié du IVe siècle avant J.-C.) et ses contemporains que Constantinople, sur la rive ouest du détroit, est ainsi en Europe.
Incontestablement, quelque chose de décisif se passe pour l'Europe, après la mort de l'empereur Justinien (565), avec la conquête arabe. Une partie non négligeable de l'Europe orientale est toujours rattachée à l'Empire romain de Byzance, dont la fin est encore lointaine. La ligne de fracture désormais passe ailleurs: elle se situe entre le monde islamique et la chrétienté et non plus entre un Occident et un Orient qui cherche à rétablir une unité méditerranéene à laquelle, depuis l'échec de Justinien, Byzance paraît avoir renoncé.
L'islam et les Berbères arabisés ont conquis la péninsule Ibérique entre 711 et 719. Vient alors la bataille de Poitiers, en 732, dont l'interprétation est discutée: simple escarmouche entre des corps avancés d'un islam essoufflé et les maigres troupes de l'infanterie franque ou triomphe salvateur de la chrétienté sur l'islam. En tout cas, la cavalerie de l'émir d'Espagne Abd-ar-Rahman visait les richesses de Saint-Martin de Tours comme elles avaient pillé Autun en 725 et elle fut stoppée. La source écrite la plus ancienne de cet épisode est la continuation espagnole anonyme de la Chronique d'Isidore de Séville, qui a été achevée en 754. Son témoignage est donc fort précieux parce qu'elle donne sans équivoque aux Francs et à leurs alliés le nom d'«Européens», Europenses. C'est la seconde fois que le mot «Européens» apparaît dans l'histoire de la langue latine (la première occurrence se trouve dans le recueil de biographies impériales appelé Histoire Auguste, à la fin du IVe siècle).
Le chroniqueur anonyme fait de la bataille de Poitiers un épisode digne d'une épopée antique. La recherche stylistique avec laquelle il décrit la bravoure des Francs et leur résistance courageuse, les images mêmes qu'il utilise révèlent son souci de grandissement épique de la geste européenne. Une légende est née qui nourrira pendant des décennies les manuels scolaires français. Nous avons ici l'équivalent occidental d'un des premiers exploits européens, à savoir la victoire des Grecs sur les Perses de Xerxès, repoussés, disait Hérodote et à sa suite Plutarque, hors d'Europe vers leur Asie natale. Le chroniqueur anonyme a peut-être voulu fabriquer un pendant franc à la geste hellène. Poitiers sera le Marathon ou le Salamine des Européens. Sans vouloir forcer outre mesure l'analogie, on peut dire que la Chronique espagnole insiste sur le rôle des Européens et en fait le peuple qui contraignit ceux qu'on appelait les Sarrasins à se retirer au-delà des Pyrénées. On sait la portée identitaire des victoires collectives et on aurait tort de négliger celle de la bataille de Poitiers en invoquant les doutes qui pèsent sur sa réelle portée stratégique. On connaît en effet d'autres exemples de récit enjolivés dont la portée littéraire fut plus grande sur les mentalités que leur réalité historique.
* Dernier ouvrage paru :
« L'“Histoire Auguste”. Les païens et les chrétiens dans l'Antiquité tardive », Les Belles Lettres, 2016, 348 p.
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