Théra - Santorin
Lu dans Le Monde
L’éruption du volcan de Santorin il y a 3 500 ans a frappé la côte turque
Squelette articulé de jeune homme au sein des décombres du tsunami à Tchesmé. La courbe de l’excavation autour du squelette marque l’étendue et la forme du dépôt. SAHOGLU ET AL 2022
Un squelette découvert lors de fouilles, conduites à 200 kilomètres au nord-est du volcan de l’île grecque, suggère que plusieurs tsunamis ont été engendrés par ce cataclysme. Il est à l’origine de l’effondrement de la civilisation minoenne.
Platon n’a sans doute pas tout inventé dans son évocation de l’Atlantide dans deux de ses ouvrages. Depuis la mise au jour, à partir de la fin des années 1960, de la cité antique d’Akrotiri, ensevelie sous des tonnes de cendres au sud de Santorin, il est devenu certain que cette île grecque de la mer Egée avait été déchirée, à l’âge du bronze, par une éruption volcanique considérée comme l’une des plus violentes de l’histoire.
Cette éruption de type plinien, analogue à celle du Vésuve qui ensevelit Pompéi, provoqua énormément de projections de cendres et de pierres ponces lointaines, dont les archéologues continuent de trouver trace dans toute la zone méditerranéenne. Le cataclysme fut tel qu’il signa l’effondrement progressif de la civilisation minoenne apparue vers 3 100 avant J.-C., en Crète, à une centaine de kilomètres au sud de Santorin.
Cette civilisation s’était épanouie en Egée en partie grâce à sa domination maritime. Mais ses flottes furent fracassées dans les ports et plusieurs cités littorales furent dévastées, comme Palékastro, dans l’est de la Crète, où des chercheurs avaient déjà avancé, il y a une douzaine d’années, l’hypothèse d’un tsunami en deux énormes vagues.
Quatre raz de marée
Bizarrement, aucune victime de ces désastres n’avait pu être exhumée jusqu’à présent, pas même à Akrotiri : les experts pensaient que des tremblements de terre précédant l’éruption avaient fait fuir sa population vers d’autres îles ou que le volcan avait « carbonisé » ses habitants.
Dans ce contexte, l’article publié, le 30 décembre 2021, dans la revue scientifique américaine Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), apporte d’importants éléments nouveaux. Ses principaux signataires – Vasif Sahoglu, professeur d’archéologie à l’université d’Ankara (Turquie), et Beverly Goodman Tchernov, qui dirige le département de géosciences marines de l’université de Haïfa en Israël – affirment avoir démontré que l’éruption de Théra (l’ancien nom de Santorin) a eu de graves conséquences non seulement en Crète, mais aussi à 200 kilomètres au nord-est du volcan, près de Tchesmé (Çesme, en turc), sur la côte turque de la mer Egée, à environ 70 kilomètres à l’ouest d’Izmir.
Vue du site et des fouilles de Tchesmé. SAHOGLU ET AL 2022
Fouillé à partir de 2009, ce site, occupé depuis le troisième millénaire avant J.-C., comportait plusieurs bâtiments, des routes ainsi que des traces d’influence minoenne, à travers les poteries retrouvées notamment. Les chercheurs ont d’abord découvert « une couche de cendres volcaniques bien conservées et un horizon de destruction chaotique composé de dépôts stratifiés ». Dans le cadre d’une collaboration interdisciplinaire avec une douzaine d’experts turcs, israéliens et autrichiens, ils ont réalisé des analyses archéologiques et sédimentologiques (spectroscopie en fluorescence X, analyse par activation neutronique instrumentale, granulométrie, micropaléontologie et datation au radiocarbone). Leur conclusion est qu’au moins quatre raz de marée ont dévasté le site.
Selon eux, une première vague a été suffisamment violente pour faire tomber des murs de fortification. C’est dans cette couche, la plus profonde, qu’ont été trouvés le squelette d’un jeune homme et celui d’un chien, présentés comme « les premières victimes jamais identifiées de l’éruption de Théra et de ses conséquences immédiates ».
Datation complexe
L’article explique qu’« après une courte pause de quelques heures un deuxième tsunami est survenu, sans doute associé à la même phase éruptive ». S’en est suivie « une période de calme plus longue qui a permis aux cendres de s’accumuler sur les débris du tsunami », tandis que « de violents incendies se déclaraient sur terre et en mer ». D’après les chercheurs, la troisième vague, moins forte, « a livré un paquet de sédiments et de matériaux carbonisés ou encore brûlants », avant une autre période calme « de plusieurs jours à plusieurs semaines, au cours de laquelle les gens ont commencé à rechercher des restes humains. »
Constatant qu’un trou avait été creusé dans les débris jusqu’à environ un mètre au-dessus de l’endroit où se situait le squelette du jeune homme, les archéologues émettent l’hypothèse que son corps était recherché, tandis que d’autres cadavres avaient pu être retrouvés plus haut. Mais ces travaux ont été interrompus par l’arrivée d’un quatrième tsunami « d’une force similaire au premier ». Les chercheurs ne donnent pas d’indication sur la hauteur des vagues, dont la puissance semble avoir bénéficié d’un effet de rebond à Tchesmé, dans une baie semi-fermée comme celle de Palékastro. Selon les vestiges archéologiques, la communauté florissante de Tchesmé « a cessé d’exister pendant au moins un siècle » après la catastrophe.Lire aussi Article réservé à nos abonnés Les mystères de la civilisation minoenne se dissipent
Les datations au carbone 14 effectuées sur des matériaux trouvés près des ossements mais pas encore sur les squelettes donnent différents résultats. Les chercheurs se contentent d’affirmer que le cataclysme « n’est pas antérieur à 1620 avant notre ère ». Une controverse perdure depuis longtemps sur la date de l’éruption de Théra. Géologues et paléoclimatologues s’appuient sur ce type de datation et sur des carottes polaires pour la situer à la fin du XVIIe siècle avant J.-C. Les archéologues se fient plutôt à des synchronismes entre des poteries, notamment, pour retenir la date approximative de 1530, soit presqu’un siècle plus tard.
En tout état de cause, l’article de Vasif Sahoglu et Beverly Goodman-Tchernov « présente des données importantes et entièrement nouvelles qui enrichissent considérablement nos connaissances sur la nature, la durée et l’impact de l’éruption de Santorin à l’âge du bronze récent », estime Jan Driessen, professeur d’archéologie à l’Université catholique de Louvain (Belgique), qui dirige le groupe de recherche Talos sur l’impact de l’explosion dudit volcan. Tchesmé « est jusqu’à présent l’un des rares sites à présenter de bonnes preuves archéologiques associées à la fois à des traces de cendres volcaniques et de dépôts de tsunami ».
Source : Martine Jacot


























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