valeur d'une vie
🎈 Selon le rapport officiel Quinet en 2013, la vie de chaque Français coûterait 3 millions d'euros. Mais ce chiffre cache et révèle une question morale vertigineuse : la vie d'un trader vaut-elle plus que celle d'un pompier ? Celle d'un homme plus que celle d'une femme ? 🎈
Béatrice Cherrier
Historienne de l'économie,
directrice de recherche au CREST
et à l'Ecole Polytechnique
Podcast France Culture
Comment les économistes fixent-ils la valeur des choses, matérielles ou immatérielles, qui composent votre quotidien ? Quelle est l'histoire de ces techniques de valorisation ? Quels débats, parfois violents, ont présidé à l'établissement du prix d'un aspect particulier de votre existence ? Dans cette nouvelle chronique, l'historienne de l'économie Béatrice Cherrier démontre comment le calcul de la valeur d'une vie soulève des questions morales, éthiques et politiques.
Les outils pour calculer la valeur de l'existence humaine
Si le gouvernement fixe le prix d'une vie, c'est qu'il en a besoin quotidiennement pour guider les politiques publiques. Faut-il limiter la vitesse à 80 km/h ? Financer ce dépistage du cancer ? Prioriser les malades atteints du Covid aux urgences ? Depuis la Seconde Guerre mondiale, les économistes ont développé des outils pour donner une valeur à la vie humaine, conscients des enjeux moraux.L'histoire débute en 1948, en pleine Guerre froide. L'US Air Force demande aux scientifiques américains de calculer la frappe optimale contre l'URSS. Leur réponse : construire en masse des avions bon marché servant de leurres. Le calcul est implacable, mais les généraux sont furieux : cette stratégie implique des pertes massives parmi les pilotes, et la valeur de leur vie n'a pas été prise en compte. Les scientifiques révisent leur copie.En 1968, l'économiste Thomas Schelling propose une alternative qui dispense les scientifiques de faire eux-mêmes des choix moraux : plutôt que de valoriser "une vie", demandons aux citoyens combien ils paieraient pour un équipement réduisant leur risque de décès : un airbag, un casque de vélo. On convertit leur réponse en "valeur de vie statistique", qui est donc la valeur qu’ils donnent eux-mêmes à leur vie.
Toutes les vies ne se "valent" pas économiquement
En France, deux ingénieurs présentent en 1960 une méthode différente pour la sécurité routière : actualiser les pertes de salaires futures, qui représenteraient la valeur que la société donne à chaque vie. Cette approche du "capital humain" aboutit à des résultats dérangeants : un homme de 40 à 45 ans vaudrait deux fois plus qu'un homme de 50 à 60 ans.En 1970, Françoise Fabre démontre que cette méthode reproduit les inégalités de genre : le dépistage du cancer de la prostate vaut le coût, mais pas celui de l'utérus. L'exemple le plus frappant vient après le 11 septembre 2001. Kenneth Feinberg, chargé d'indemniser les victimes, doit expliquer à la veuve d'un pompier que la vie de son mari vaut moins que celle d’un courtier d'assurance.La valeur de vie ne corrige pas tous ces problèmes : elle conduit à des évaluations très différentes selon l'âge, le pays, le type de risque.Les 3 millions d'euros fixés par le rapport Quinet représentent une moyenne entre des valeurs obtenues en prenant en compte les salaires, la valeur de vie statistique et des comparaisons internationales.De l'armée à nos politiques de sécurité routière, calculer la valeur d'une vie reste une pratique indispensable mais redoutable.Elle nous rappelle qu'aucun calcul n'est neutre : derrière chaque chiffre se cache une vision de ce que vaut une existence humaine.


























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