- L'amer pour rentrer au port -

.
°.
° o.
.O . °
. ° . O . ¤ .

jeudi 12 juillet 2007

"La nation est une construction mentale séculaire"

Colette Beaune Propos recueillis par Marcelo Wesfreid L'EXPRESS du 12/07/2007
La France n'est pas née en un jour! Comme le montre le rattachement du duché normand au domaine royal, en 1204, elle s'est bâtie au gré des conquêtes, des soubresauts dynastiques. Et de l'émergence d'un sentiment d'appartenance nationale. Retour sur cette fragile alchimie qui s'est cristallisée dès le haut Moyen Age, avec Colette Beaune (1), professeur émérite d'histoire médiévale à l'université Paris X-Nanterre. De quand date la naissance du territoire français? ans «français», il y a le mot «franc». Au ive siècle, à la suite des invasions franques, des populations germaniques s'installent en Gaule. Elles forment des royaumes qui vont être réunis par Charlemagne, après son couronnement, en 800. C'est l'Empire carolingien, qui englobe pratiquement toute la chrétienté latine. En 843, l'empire est divisé en trois, lors du traité de Verdun. Les fils de Louis le Pieux reçoivent chacun leur part: Charles le Chauve obtient la Francia occidentalis, à l'ouest; Lothaire, qui laissera son nom à la Lorraine, la Francia media; et Louis le Germanique hérite de la Francia orientalis. Et, vers l'an mille, il ne reste que deux ensembles face à face. Celui de l'est, qui va absorber le territoire de Lothaire. Et, à l'ouest, un royaume qui va bientôt être le seul à porter le nom «Francia». C'est un tournant? Oui. Car, à partir de ce moment-là, ces deux rameaux du peuple franc qu'étaient les Français et les Allemands vont être considérés comme des peuples distincts. La «France» est née? Pas vraiment. Car le terme «France» reste longtemps ambigu. Au Moyen Age, il désigne aussi bien l'Ile-de-France que le royaume entier ou seulement les terres situées au nord de la Loire. Quand Jeanne d'Arc parle de la France, elle pense à Bourges ou à Poitiers. C'est-à-dire là où se trouve le roi. En revanche, quand elle veut parler de la France, au sens actuel, elle utilise le terme «royaume». La «France» constitue, pour elle, une partie du royaume. A l'origine, le roi exerce son autorité sur un peuple plus que sur un territoire dont les limites sont alors mouvantes. Quand la notion de «territoire» commence-t-elle à s'imposer? Cette notion ne va pas de soi, au Moyen Age. Pour qu'elle s'installe dans les esprits, il faut que plusieurs conditions aient été réalisées: la fin des migrations, la stabilité économique, l'établissement de frontières. C'est ce qui arrivera au xiiie siècle, et plus précisément sous le règne de Saint Louis. On voit apparaître dans les actes l'expression «rex Franciae», le roi de la France. Et non plus, comme chez ses prédécesseurs, «rex Francorum», le roi des Francs. C'est un changement capital! Philippe le Bel va entériner cette évolution. A partir de 1300, la notion de «territoire» l'emporte définitivement sur celle de «peuple». Le pays doit se trouver un centre... Cela aussi ne va pas de soi. Aux xie et xiie siècles, plusieurs formes de centralité coexistent: les rois sont sacrés à Reims, enterrés à Saint-Denis et vivent à Paris. C'est Philippe Auguste qui va faire de Paris l'unique capitale, au xiiie siècle, même si elle ne correspond pas au centre géographique du territoire. Une ville qui est, à l'époque, la plus grande d'Occident. Pensez que Londres ne compte que 30 000 habitants, au même moment. Toutes les administrations et l'université s'installent dans ce qu'on appelle alors le «cœur» ou la «tête» de la France, cité où vivent 200 000 habitants, en 1300. Un «centre» suppose, autour, un territoire relativement homogène. Qu'en est-il? La notion de «frontière» fait son apparition. Mais elle signifie, à ce moment-là, une ligne fortifiée. En période de guerre, on dit d'une ville aux limites du royaume qu'elle est «en frontière». Tout un symbole! Sous les Capétiens, le territoire s'agrandit considérablement. Les rois rêvent de recouvrer un royaume dans ses limites de 843, c'est-à-dire qui aille de l'Océan à la Meuse. En 1204, la Normandie est rattachée par la force au domaine royal, en vertu d'une décision judiciaire, ce qui permet d'atteindre l'Atlantique. Une «annexion» au nom du droit? Cette intervention est motivée par le comportement du duc de Normandie, par ailleurs roi d'Angleterre. Jean sans Terre enlève et épouse Isabelle d'Angoulême, fiancée d'Hugues de Lusignan, âgée seulement de 12 ans! Se sentant outragé, Hugues demande au suzerain français de réagir. Le roi Philippe Auguste convoque donc son vassal Jean sans Terre. Une fois. Deux fois. Celui-ci ne se présente pas à la cour. Alors, la sanction tombe: c'est la «commise». Autrement dit, la confiscation de ses fiefs français. Au fond, pour le roi, c'est une occasion comme une autre de récupérer le riche duché de Normandie. Du coup, le royaume commence à s'étendre considérablement... Oui. Et l'extension se poursuit, le plus souvent de façon pacifique, au gré des mariages. En 1271, le royaume touche la Méditerranée. La Champagne et la Brie sont également rattachées. Au xive siècle s'installe dans l'esprit des rois la conviction que les limites du royaume sont intouchables, que l'on ne peut plus céder des parties de territoire. La figure du roi change-t-elle? Il a toujours été doté d'un grand prestige. Depuis le IXe siècle, on le disait sacré par une huile venue du ciel. Il était censé faire des miracles, guérir les écrouelles. Mais son pouvoir réel était faible. Il régnait sur des seigneurs qui avaient reçu des terres de lui - les fiefs - en échange de devoirs militaires. C'était la vassalité. Dans les faits, il se trouvait face à une mosaïque de principautés éclatées et autonomes, parfois très puissantes. Le duc de Normandie, vassal du roi de France, était en même temps roi d'Angleterre, depuis la victoire de Guillaume le Conquérant à Hastings, en 1066. C'est ingérable! La donne change à partir du xiiie siècle, avec l'émergence de la monarchie féodale. L'Etat devient souverain et se dote d'un système centralisé. Au xive, le roi lève l'impôt annuellement. Au xve, il dispose d'une armée permanente, et non plus de troupes constituées à l'occasion d'un conflit. Parallèlement, il interdit aux vassaux d'avoir une armée. La violence devient un privilège de l'Etat. Quelle image les rois se font-ils de leur territoire? Ils ne possèdent pas de cartes terrestres, les premières datant du xve siècle. Leur connaissance du pays est visuelle. Depuis le haut Moyen Age, ils passent, en effet, leur vie sur les routes, accompagnés de leur cour et précédés de leur chancellerie. Ils effectuent d'immenses tours de France. Ainsi Charles IX parcourt-il la France de 1564 à 1566 avec une suite de 15 000 personnes! Les entrées royales dans les villes sont des moments solennels très prisés par les citadins. Dans le sud de la France, ils se déplacent avec un interprète afin d'être compris. Pour les rois, ces déplacements sont une manière de se faire connaître et, si possible, aimer. Et l' «histoire» de France, quand apparaît-elle? Les rois commandaient des histoires officielles, élogieuses et dithyrambiques, que l'on appelait Les Grandes Chroniques de France. Elles étaient recopiées, intégralement ou abrégées, à des centaines d'exemplaires. C'était une forme de propagande glorifiant les victoires militaires, les héros, et inventant une origine mythique lointaine. Les dynasties royales et le peuple étaient censés descendre de Francion, qui serait venu de Troie, via le Danube, puis le Rhin, avant d'arriver à Paris. Clovis aurait donc eu un ancêtre en Asie Mineure! Au Moyen Age, il était plus glorieux de venir d'ailleurs... Ces histoires contribuent aussi à créer un imaginaire collectif commun... Oui, avec ses symboles: les fleurs de lys, par exemple, font leur apparition dès le xiie siècle. Le royaume est associé à des saints protecteurs. Enfin, des stéréotypes se forment: le Français serait un bon guerrier, un homme courtois, pieux et plaisant aux dames. Le sentiment d'appartenance nationale se développe-t-il? Oui. Les rois y sont sensibles. Ils font de la propagande avant l'heure, en dictant des lettres aux baillis et aux sénéchaux - l'équivalent à peu près de nos préfets - aux grands féodaux, au clergé, pour les informer des décisions importantes, des naissances, etc. Les crises vont aussi jouer un rôle essentiel. La guerre de Cent Ans se révèle être une période de forte poussée du sentiment national. Car le conflit est sanglant. Les Anglais pratiquent la politique de la terre brûlée. «Guerre sans feux n'est qu'andouille sans moutarde», disait le roi d'Angleterre Henri V. Les Français se sentent occupés par des étrangers. De plus, les nobles anglais, qui étaient francophones au début de la guerre - il ne faut pas oublier que l'on parle le français de Normandie à la cour anglaise depuis Guillaume le Conquérant - se mettent à parler l'anglo-saxon vers la fin du conflit. Un fossé linguistique se creuse donc. Et les Français prennent conscience de l'écart qui les sépare de leurs voisins. Pendant combien de siècles le mythe de l'origine lointaine des Français perdure-t-il? A la Renaissance, on redécouvre qu'il y avait des peuples sur place quand sont arrivés les Francs: en l'occurrence, les Gaulois. Les Français du xvie siècle rêvent de recouvrer une France qui ait les limites de la Gaule telles qu'elles ont été décrites par César. Avec le Rhin comme frontière naturelle. Au second Empire, et plus encore sous la iiie République, à cause de l'hostilité envers les Allemands, on glorifie ces indigènes. Et l'on jette aux oubliettes ces Francs venus d'ailleurs. Et considérés comme les ancêtres des nobles, à la Révolution. Comment l'historienne que vous êtes réagit-elle quand Nicolas Sarkozy associe les notions d' «identité nationale» et d' «immigration»? Ça m'amuse plutôt. C'est une vraie question, longtemps passée à la trappe, et qui resurgit aujourd'hui, alors que, pendant des siècles, on a pensé la nation en fonction du thème de l'immigration. Les Francs étaient bel et bien des immigrés venus il y a très longtemps pour fonder Paris, puis le royaume. C'est seulement à partir de la iiie République que l'on a commencé à célébrer la nation comme étant composée de Gaulois blonds et moustachus. La nation, estime-t-on à l'époque, est née de la terre. Ces variations rappellent que la nation est non pas un fait, mais une construction mentale séculaire. Ce n'est ni une mauvaise chose ni une bonne nouvelle. La nation peut être source de guerre si elle débouche sur le nationalisme. Ou, inversement, encourager les gens à se serrer les coudes dans les mauvais jours.

Aucun commentaire: